Durant quelques siècles, la psychopathologie s’est construite sur une ambition noble : ordonner le chaos clinique. Poser des mots sur l’innommable, structurer le foisonnement des symptômes, rendre comparables des souffrances hétérogènes. Les classifications (troubles anxieux, troubles dépressifs, troubles neurodéveloppementaux, troubles de la personnalité, etc.) ont ainsi joué un rôle fondateur : elles ont permis de stabiliser un langage commun, de baliser la recherche, d’améliorer la communication entre cliniciens et institutions.
Nommer incarne l’inachevé. Toute nomination est une approximation, un arrêt sur image ; la réalité déborde toujours le mot.
En l’occurrence, l’expérience clinique, elle, résiste souvent à la netteté des catégories. Elle se présente rarement sous forme de chapitres bien séparés. Un patient ne « tombe » pas dans un tiroir diagnostique comme une pièce parfaitement ajustée. Au contraire : les tableaux se chevauchent, se contaminent, se transforment. La comorbidité n’est pas une exception ; elle est, pour ainsi dire, une règle pratique. Et ce constat n’est pas un simple détail : il met en évidence un fait central — les troubles mentaux ne sont pas des îlots, mais des paysages, traversés par des mécanismes communs, des vulnérabilités partagées et des boucles d’entretien.
C’est précisément pour répondre à cette complexité que de nombreux chercheurs et cliniciens s’orientent vers une perspective transversale et transdiagnostique, que l’on peut aussi qualifier de processuelle : plutôt que de partir des étiquettes, on part des mécanismes.
Qu’appelle-t-on un “processus” en psychopathologie ?
Un processus psychologique n’est pas un symptôme isolé, ni une simple « caractéristique de personnalité ». C’est un mécanisme dynamique, une opération mentale ou comportementale qui transforme l’expérience et influence l’évolution clinique : il peut participer à l’apparition du trouble, à sa persistance, ou à son aggravation.
Autrement dit, un processus agit souvent comme un médiateur entre trois facteurs :
- un facteur de vulnérabilité (biologique, développemental, tempéramental),
- un facteur déclencheur (stress, trauma, rupture, maladie, conflit, surcharge),
- et des manifestations cliniques (symptômes, conduites, retentissement fonctionnel).
Ce qui nous conduit à affirmer qu’un processus ne relève pas d’un seul diagnostic. Il parcourt plusieurs catégories. Par exemple : la rumination peut être centrale dans la dépression, mais l’est autant dans l’anxiété et dans certains états de stress post-traumatique, dans des troubles de l’adaptation, voire dans des dynamiques obsessionnelles. De même, l’évitement émotionnel peut irriguer des troubles anxieux, des addictions, des troubles alimentaires, et de nombreuses formes de somatisation.
Ainsi, la question se déplace : au lieu de demander uniquement « Quel trouble est-ce ? », on demande aussi — et parfois surtout — « Quels processus sont à l’œuvre ici ? Qu’est-ce qui alimente la souffrance ? Qu’est-ce qui rigidifie l’existence ? »
Pourquoi se focaliser sur les processus transdiagnostiques ?
Si les diagnostics se superposent si souvent, ce n’est pas seulement par « hasard clinique ». C’est aussi parce que des troubles différents peuvent partager des moteurs communs.
En identifiant ces mécanismes transversaux, on peut :
- agir simultanément sur différents symptômes
- réduire la dispersion des interventions « trouble par trouble »,
- viser des leviers profonds plutôt que des correctifs fragmentaires.
Dans cette optique, la comorbidité n’est plus un casse-tête : elle devient un indice. Elle signale qu’il existe probablement un petit nombre de processus dominants — un noyau actif — qui organise le tableau.
2) Pour proposer des interventions plus ciblées et personnalisées
Le diagnostic offre une carte tandis que les processus incarnent une boussole.
L’approche transdiagnostique permet d’ajuster l’intervention à la singularité du patient :
- Chez l’un, la souffrance est entretenue par l’intolérance à l’incertitude.
- Chez l’autre, elle repose sur une hypervigilance et un biais attentionnel vers la menace.
- Chez un troisième, c’est l’évitement émotionnel, la dissociation, ou un perfectionnisme punitif qui gouverne l’ensemble.
Ainsi, plutôt que d’appliquer un protocole « standard » comme on appliquerait une recette, parce qu’un diagnostic a été posé, le clinicien construit une formulation : un modèle fonctionnel du cas, vivant, évolutif, orienté vers les mécanismes.
C’est une clinique qui s’enlise moins dans l’étiquetage que dans l’analyse du fonctionnement, moins dans le diagnostic comme intitulé que dans la dynamique comme mécanisme.
La clinique s’amorce lorsqu’on rompe avec le mot pour rejoindre la dynamique.
3) Pour retrouver une vision intégrative et humaine
Les classifications ont leur utilité, mais elles peuvent induire une illusion : celle d’une psychopathologie « en cases ». Or la vie psychique est un réseau interconnecté de cognitions, d’affects, de mémoire, d’attention, de régulation émotionnelle, de de schémas relationnels, comportements de sécurité, de contexte social… Comme disait Pascal :’’ toutes choses étant causées et causantes… toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible’’
Les neurosciences contemporaines décrivent, de façon convergente, des fonctionnements en coalitions dynamiques de réseaux plutôt qu’en compartiments fixes, où cognition et émotion s’assemblent et se reconfigurent selon les contextes
L’approche processuelle favorise une compréhension systémique :
- elle relie les symptômes à des boucles d’apprentissage,
- elle articule le psychologique, le relationnel et parfois le neurocognitif,
- elle aide à penser la personne dans son unité, et non comme un empilement de diagnostics.
En un mot : elle réintroduit de la nuance là où les catégories peuvent parfois rigidifier la pensée clinique.
Quelques processus transdiagnostiques majeurs (et ce qu’ils produisent)
Flexibilité mentale
La flexibilité mentale est la capacité à ajuster ses pensées, ses stratégies et ses comportements quand la situation change. Lorsqu’elle est déficitaire, la personne reste captive de scénarios fixes : « si ce n’est pas parfait, c’est raté », « si je ressens cela, c’est dangereux », « si je ne contrôle pas, tout s’effondre ».
Cette rigidité nourrit la souffrance, car la réalité — elle — est mouvante.
Rumination
La rumination n’est pas une réflexion : c’est une pensée qui tourne sans produire de solution. Elle entretient un sentiment d’impasse, accroît l’affect négatif, renforce l’auto-critique et peut épuiser les ressources attentionnelles. Elle donne l’illusion de comprendre, tout en consolidant l’impuissance.
Perfectionnisme
Le perfectionnisme peut être un moteur… jusqu’à devenir une tyrannie. Lorsqu’il est rigide, il installe des standards inatteignables, une peur de l’erreur, une hyperévaluation de la performance, et souvent une auto-compassion quasi inexistante. Il est fréquemment associé au stress chronique, à l’épuisement, aux troubles anxieux, dépressifs et alimentaires.
Intolérance à l’incertitude
Ne pas supporter l’incertitude, c’est chercher à la neutraliser : par le contrôle, la vérification, l’anticipation, le besoin de garanties. Mais la vie résiste aux garanties.
Ce processus alimente la vigilance anxieuse, les comportements de sécurité, l’indécision chronique, et peut se retrouver au cœur de l’anxiété généralisée, du TOC et de certains troubles de l’adaptation.
Évitement émotionnel
L’évitement émotionnel vise à ne pas ressentir : éviter les situations, anesthésier, rationaliser, fuir, se distraire, se suradapter. À court terme, cela soulage. À long terme, cela coûte cher : l’émotion non intégrée revient, souvent plus forte, et la personne n’apprend jamais qu’elle peut traverser ses états internes sans se désorganiser. Ce mécanisme est transversal à un grand nombre de troubles.
Ce que change cette perspective : une psychopathologie “par mécanismes”
En mettant en lumière ces processus communs, on ne nie pas l’intérêt des diagnostics : on les re-situe. On passe d’une logique d’assignation identitaire (“vous êtes cela”) à une logique de compréhension (“voici ce qui fonctionne ainsi en vous, et comment cela peut évoluer”).
C’est une clinique qui propose une promesse discrète mais décisive : si un mécanisme a été appris, il peut être désappris ; s’il s’est rigidifié, il peut se re-fluidifier. Le travail thérapeutique devient alors une transformation progressive des boucles qui maintiennent la souffrance : attention, interprétations, comportements de sécurité, rapport à l’émotion, narration de soi, relation à l’incertitude.
Au fond, la démarche transdiagnostique réconcilie deux exigences indissociables :
– la rigueur — identifier des mécanismes opérants ;
– l’humanité — respecter la singularité d’une trajectoire psychique.
En clinique, l’une sans l’autre se dévoie : la rigueur sans humanité devient froide, l’humanité sans rigueur devient nébuleuse.
Conclusion
Explorer les processus transdiagnostiques, c’est ouvrir une porte vers une psychopathologie moins compartimentée, plus fonctionnelle, plus intelligible. C’est aussi se rapprocher de ce que la clinique enseigne avec constance : la souffrance psychique ne se laisse pas réduire à une étiquette ; elle s’organise autour de dynamiques, d’apprentissages, de défenses — et donc, aussi, autour de possibilités de changement.






