EMDR et ses effets sur le TNF
L’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) repose sur une hypothèse centrale du modèle de traitement adaptatif de l’information (Adaptive Information Processing) : certains souvenirs, notamment traumatiques, ne sont pas intégrés de manière fonctionnelle par le cerveau. Ils demeurent encapsulés dans des réseaux mnésiques dysfonctionnels, continuant à influencer — parfois de manière somatique — le vécu émotionnel et comportemental du sujet.
Dans les troubles neurologiques fonctionnels (TNF), des symptômes neurologiques bien réels (paralysies, tremblements, crises non épileptiques, troubles sensitifs…) surviennent sans lésion qui les explique. Le diagnostic ne se pose pas par élimination : il repose sur des signes cliniques positifs, comme le signe de Hoover. Comme tout diagnostic, il peut être erroné, d’où l’importance d’un suivi vigilant.
Chez des patients atteints de TNF moteur, Voon et al. (2010) ont montré une connectivité accrue entre l’amygdale et l’aire motrice supplémentaire face à des stimuli émotionnels ; Aybek et al. (2014), une activité modifiée du cortex préfrontal dorsolatéral, de l’hippocampe et de l’aire motrice supplémentaire lors du rappel d’événements de vie stressants. Ces anomalies suggèrent un effet dysrégulateur des émotions sur le corps, où le vécu émotionnel non traité se transforme en langage somatique.
À la lumière de ces données, l’EMDR apparaît comme un outil potentiellement capable de restaurer une cohérence psychocorporelle. Georges Canguilhem l’a montré : la maladie n’est pas une absence de norme, elle est « encore une norme de vie » (Le Normal et le pathologique), une autre manière de fonctionner. L’EMDR ambitionne alors non de « supprimer » un symptôme, mais de réintégrer l’expérience traumatique dans un réseau mnésique plus stable, rétablissant ainsi une homéostasie neuropsychique.
Bénéfices cliniques : de la désensibilisation au soulagement somatique
Les données restent minces. Une revue systématique ne recensait en 2018 que cinq patients traités par EMDR, dont quatre avec succès (Cope et al., 2018). Depuis, un premier essai randomisé de faisabilité, mené auprès de 50 patients, a montré qu’une EMDR adaptée au TNF est faisable et bien acceptée, avec moins de crises chez les patients présentant des crises fonctionnelles ; des essais plus larges doivent le confirmer (Cope et al., 2025). Chez certains patients souffrant de troubles moteurs ou de crises dissociatives, une diminution nette de la fréquence et de l’intensité des symptômes a été observée après quelques séances.
Ces améliorations ne se limitent pas aux symptômes neurologiques apparents. L’EMDR semble également agir sur les comorbidités anxieuses et dépressives, fréquemment présentes dans ces tableaux cliniques. En effet, le retraitement des événements stressants ou traumatiques permet souvent au patient de comprendre l’origine émotionnelle de ses symptômes corporels. On assiste alors à une désactivation progressive de la boucle d’alerte neurovégétative, souvent surmobilisée dans les TNF.
La pensée d’Henri Atlan, biologiste et philosophe, éclaire cette dynamique : pour lui, le désordre n’est pas seulement une erreur, il peut devenir source d’une organisation plus complexe. L’EMDR, dans cette optique, vise à transformer ce désordre en organisation, en intégrant les fragments traumatiques dans une trame autobiographique continue, diminuant ainsi la nécessité de leur expression somatique.
Quelques données vont dans ce sens :
- Une part importante des patients atteints de TNF rapportent des événements de vie difficiles ou traumatiques, sans que ce soit le cas de tous (Ludwig et al., 2018) ; lorsqu’un trauma est en jeu, le traiter par l’EMDR peut réduire le stress et, avec lui, les symptômes.
- Dans le TSPT, le bénéfice peut durer : chez des soldats revus 29 mois après une hospitalisation, l’évolution était meilleure après EMDR qu’après une prise en charge générale avec relaxation, dans une étude rétrospective non randomisée (Zimmermann et al., 2007).
- Une publication rapporte deux cas d’adolescents dont les crises psychogènes non épileptiques ont disparu après EMDR, avec un maintien à 6 mois et une nette régression des expériences dissociatives (Demirci & Sagaltici, 2021).
Sur le plan neurobiologique, l’EMDR modifierait la connectivité entre l’amygdale (centre des émotions), l’hippocampe (mémoire) et le cortex préfrontal (régulation). Les stimulations bilatérales favoriseraient une « digestion » des souvenirs traumatiques, permettant au cerveau de les intégrer sans déclencher d’alerte émotionnelle excessive. Il en résulterait une baisse de la charge anxieuse des souvenirs, qui deviendraient moins envahissants.
Limites et précautions : le trauma n’est pas toujours la clef unique
Comme toute thérapie fondée sur l’exposition émotionnelle, l’EMDR n’est pas exempte de risques. Chez des patients souffrant de TNF sévères ou chroniques, l’évocation traumatique peut entraîner une réactivation émotionnelle intense, voire une exacerbation temporaire des symptômes. Cette vulnérabilité exige une évaluation rigoureuse de la stabilité psychique du patient avant d’entreprendre un travail de retraitement.
De plus, une mauvaise indication — notamment en l’absence d’étiologie traumatique claire ou chez des patients peu régulés émotionnellement — peut rendre l’EMDR contre-productive, voire déstabilisante. Il importe aussi de ne pas réduire les TNF à leur seule composante traumatique : le contexte environnemental, les schémas comportementaux et les facteurs relationnels jouent un rôle fondamental dans le maintien du trouble.
Ainsi, dans l’esprit de Karl Popper, pour qui une théorie scientifique doit rester réfutable et se soumettre à l’épreuve des faits, l’usage de l’EMDR doit toujours être contextualisé, soumis à une évaluation clinique minutieuse, et ne jamais être dogmatiquement appliqué.
Ancrage neurobiologique : vers une neuroplasticité thérapeutique
Dans le TSPT, l’EEG enregistré pendant les séances d’EMDR montre un déplacement de l’activité cérébrale entre la première et la dernière séance (Pagani et al., 2012), et une revue des traitements du TSPT, médicamenteux comme psychothérapeutiques, retrouve après traitement une baisse de l’activité de l’amygdale et une hausse de celle du cortex préfrontal dorsolatéral (Thomaes et al., 2014). Ces travaux ne portent pas sur le TNF. La modulation de la connectivité entre l’amygdale, le cortex préfrontal médian et l’hippocampe serait le support neurobiologique d’une intégration adaptative des souvenirs.
Dans les TNF, où ces réseaux sont souvent désorganisés, cette réorganisation fonctionnelle pourrait restaurer une capacité de régulation émotionnelle, réduisant ainsi la nécessité de la conversion somatique. L’EMDR agirait donc comme un facilitateur de neuroplasticité thérapeutique, permettant au cerveau de retrouver des circuits d’intégration plus souples et adaptatifs.
Synthèse clinique et implication éthique
L’EMDR, intégrée dans une approche multidisciplinaire, peut représenter un levier thérapeutique utile pour les patients atteints de TNF. Ses bénéfices attendus incluent :
- La réduction des symptômes moteurs ou dissociatifs
- Le traitement des traumatismes précoces ou récents
- La diminution de l’anxiété et de la dépression associées
- Et une restructuration neurofonctionnelle favorable
Cependant, cette approche exige une préparation psychique du patient, une individualisation du protocole, ainsi qu’un cadre de sécurité et de co-régulation émotionnelle solide. Il est crucial d’établir une alliance thérapeutique de confiance, en informant dès le départ le patient sur le déroulement, les effets potentiels et les adaptations possibles de la thérapie.
Vers une démarche neuro-éthique et personnalisée
L’EMDR, lorsqu’elle est employée avec discernement, sens clinique et prudence, constitue une intervention précieuse dans le champ des troubles neurologiques fonctionnels. Elle ne doit cependant pas être pensée comme une panacée, mais comme un élément d’un écosystème thérapeutique plus large, incluant :
- La psychoéducation pour rétablir une compréhension du trouble
- Des thérapies corporelles (somatic experiencing, psychomotricité) pour réintégrer les sensations
- Un travail de stabilisation émotionnelle, préalable et concomitant
- Et, si nécessaire, une collaboration étroite avec des neurologues et psychiatres
Paul Ricœur distinguait la douleur de la souffrance : souffrir, ce n’est pas seulement avoir mal, c’est voir diminuer sa capacité d’agir, de dire et de se raconter. En redonnant au patient une compréhension narrative, émotionnelle et corporelle de son vécu, l’EMDR peut contribuer à réinsuffler du sens là où il n’y avait que désorganisation, et à permettre un véritable travail de subjectivation dans la clinique des TNF.
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Références
- Aybek, S., Nicholson, T. R., Zelaya, F., O’Daly, O. G., Craig, T. J., David, A. S., & Kanaan, R. A. (2014). Neural correlates of recall of life events in conversion disorder. JAMA Psychiatry, 71(1), 52–60. https://doi.org/10.1001/jamapsychiatry.2013.2842
- Cope, S. R., Mountford, L., Smith, J. G., & Agrawal, N. (2018). EMDR to treat functional neurological disorder: A review. Journal of EMDR Practice and Research, 12(3), 118–132. https://doi.org/10.1891/1933-3196.12.3.118
- Cope, S. R., Smith, J. G., El-Leithy, S., Vanzan, S., Hogwood, P., Golder, D., Turner, K. J., Crowley, M., Billings, J., Pick, S., Pentland, C., & Edwards, M. J. (2025). Randomised feasibility study evaluating eye movement desensitisation and reprocessing therapy for functional neurological disorder (MODIFI). Journal of Neurology, 272(8), 493. https://doi.org/10.1007/s00415-025-13219-5
- Demirci, O. O., & Sagaltici, E. (2021). Eye movement desensitization and reprocessing treatment in functional neurological symptom disorder with psychogenic nonepileptic seizures: A study of two cases. Clinical Child Psychology and Psychiatry, 26(4), 1196–1207. https://doi.org/10.1177/13591045211037276
- Ludwig, L., Pasman, J. A., Nicholson, T., Aybek, S., David, A. S., Tuck, S., Kanaan, R. A., Roelofs, K., Carson, A., & Stone, J. (2018). Stressful life events and maltreatment in conversion (functional neurological) disorder: Systematic review and meta-analysis of case-control studies. The Lancet Psychiatry, 5(4), 307–320. https://doi.org/10.1016/S2215-0366(18)30051-8
- Pagani, M., Di Lorenzo, G., Verardo, A. R., Nicolais, G., Monaco, L., Lauretti, G., Russo, R., Niolu, C., Ammaniti, M., Fernandez, I., & Siracusano, A. (2012). Neurobiological correlates of EMDR monitoring – An EEG study. PLoS ONE, 7(9), e45753. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0045753
- Thomaes, K., Dorrepaal, E., Draijer, N., Jansma, E. P., Veltman, D. J., et al. (2014). Can pharmacological and psychological treatment change brain structure and function in PTSD? A systematic review. Journal of Psychiatric Research, 50, 1–15.
- Voon, V., Brezing, C., Gallea, C., Ameli, R., Roelofs, K., LaFrance, W. C., Jr., & Hallett, M. (2010). Emotional stimuli and motor conversion disorder. Brain, 133(5), 1526–1536. https://doi.org/10.1093/brain/awq054
- Zimmermann, P., Biesold, K. H., Barre, K., & Lanczik, M. (2007). Long-term course of post-traumatic stress disorder (PTSD) in German soldiers: Effects of inpatient eye movement desensitization and reprocessing therapy and specific trauma characteristics in patients with non-combat-related PTSD. Military Medicine, 172(5), 456–460. https://doi.org/10.7205/MILMED.172.5.456