L’équation israélienne du bonheur.
Natanya, dix-huitième jour de guerre contre l’Iran. 17H30.
En cette fin de journée, je me trouvais dans une aire de sport aménagée, comme il en existe un peu partout en Israël. On en trouve dans les jardins publics, les parcs, parfois en bord de plage. Elles sont hautement fréquentées. J’aime m’y rendre, et je m’amuse à dire que je fréquente les barres en fin de journée pour y consommer des étirements, des suspensions, des tractions pour parvenir à cette étrange ivresse légère que procure l’effort corporel.
Nous étions deux, parfois trois anonymes à nous exercer. Au bout d’une heure, l’alerte préventive annonçant des tirs de missiles retentit sur mon téléphone, comme sur ceux de la quasi-totalité de la population israélienne. Je savais qu’il me restait encore une dizaine de minutes avant qu’une éventuelle alerte locale ne se déclenche. J’ignorais où se trouvait l’abri le plus proche, mais je ne m’en préoccupais nullement, sachant intérieurement que, le moment venu, je pourrais courir et trouver où m’abriter. Autour de moi, personne ne semblait véritablement inquiet. Chacun poursuivait ses exercices comme si l’alerte n’avait pas retenti, comme si la vie était normale.
Et, d’une certaine manière, la vie était normale.
À environ deux cents mètres, quelques jeunes mères étaient assises avec leurs enfants ; certaines étaient munies de poussettes avec un bébé à l’intérieur. L’atmosphère ne s’était pas défaite. Les enfants continuaient à jouer. L’alerte préventive, pourtant bien réelle, n’avait provoqué aucun mouvement de foule vers le « miklat », cet abri que les Israéliens fréquentent hautement en ces jours mouvementés, comme une pièce presque ordinaire du paysage.
Puis l’alerte de la ville finit par retentir. Cela signifiait que nous entrions dans la fenêtre d’impact possible pour la zone où nous nous trouvions. C’était comme une sommation à rejoindre l’abri, pour qui veut se sauvegarder dans son être. À quelques mètres de moi, une jeune fille appelait calmement les passants à entrer dans un local voisin, dont le miklat avait été ouvert aux personnes de passage. Je m’y rendis sans précipitation. Quant à celui qui s’exerçait non loin de moi continuait ses mouvements, écouteurs aux oreilles, presque imperturbable, sans intention visible d’aller se protéger.
Ce théâtre pourrait paraître insolite, presque insensé. On pourrait penser qu’un tel homme est fou. Pourtant, pour beaucoup d’Israéliens, ce mode de vie n’a plus rien d’extraordinaire. En tout cas, plus depuis le 7 octobre 2023. Quant aux habitants du sud et du nord du pays, ils étaient familiers de cette réalité depuis des décennies.
Alors, comment comprendre une telle attitude ? Faut-il y voir de l’inconscience ? De la légèreté ? Une banalisation du danger ? Une forme de déni ? Sans doute un mélange trouble de chacune de ces possibilités. Mais pas seulement ! Il s’y laisse entrevoir autre chose encore : une disposition psychique singulière, presque un art d’exister, qui consiste à persévérer dans la vie au cœur même de l’insécurité, comme si l’élan vital, irréductible, s’obstinait à préserver, jusque dans la menace, la part habitable du monde. Comme si, dans un contexte de menace permanente, quelque chose en chacun persistait à croire qu’en dépit de l’insécurité, une sécurité plus profonde tient encore. Davantage plus étonnant : le sentiment de sécurité subjective y demeure parfois plus robuste qu’ailleurs, non parce que le danger serait moindre, mais parce qu’il est intégré, ritualisé, absorbé dans une grammaire collective de la survie.
Il semble qu’un phénomène contredise l’évidence sensible. Israël traverse depuis le 7 octobre 2023 une séquence historique saturée de guerre, de deuil, de sirènes, d’évacuations, d’incertitude et d’hypervigilance collective. Et pourtant, le World Happiness Report 2025 maintient Israël au 8e rang mondial pour l’évaluation de la vie, avec un score de 7,234, après une 5e place en 2024 (7,341) et une 4e place en 2023 (7,473). Le rapport 2025 repose sur la moyenne 2022–2024, ce qui signifie qu’il inclut déjà une large part de période de guerre, tout en la lissant méthodologiquement sur trois ans.
À première vue, le classement paraît absurde. Comment une société exposée à une telle intensité de menace peut-elle continuer à figurer parmi les pays les plus “heureux” du monde ? La réponse tient à une distinction capitale : ce que mesure le World Happiness Report n’est pas un état euphorique, ni l’absence de souffrance, ni même une humeur moyenne. Son classement repose sur une question unique, la Cantril Ladder, où chacun évalue sa vie dans son ensemble sur une échelle de 0 à 10 ; les six variables souvent citées — revenu, soutien social, espérance de vie en bonne santé, liberté de choix, générosité, corruption — n’entrent pas dans la définition du score lui-même, mais servent à expliquer les différences entre pays. Autrement dit, l’indice ne demande pas : « Vous sentez-vous bien aujourd’hui ? » Il demande plutôt : « Comment jugez-vous votre vie, globalement ? »
C’est ici que commence ce que l’on pourrait appeler l’équation israélienne du bonheur. Elle ne dit pas que la souffrance a disparu ; elle dit qu’une société peut continuer à attribuer une valeur élevée à la vie même lorsqu’elle est blessée. Il faut donc se méfier du mot bonheur, ou encore préciser ce qu’on y met pour le définir. Dans ce contexte, il désigne moins un contentement affectif qu’une forme de tenue existentielle : la conviction, malgré le tragique, que la vie mérite encore d’être défendue, habitée, transmise. On pense ici à Ulysse, non pas triomphant, mais ramant entre Charybde et Scylla : le bonheur n’y est pas le repos du rivage, mais l’art de maintenir la route au milieu des périls.
Les données du World Happiness Report 2025 donnent déjà quelques clés. Elles rappellent que les différences de satisfaction de vie entre pays s’expliquent largement par des variables comme le revenu, le soutien social, l’espérance de vie en bonne santé, la liberté de choix, la générosité et la perception de la corruption. Dans les modèles statistiques du rapport, le soutien social est l’un des prédicteurs les plus puissants de l’évaluation de la vie. Or c’est précisément là qu’Israël conserve un profil singulier : le chapitre 5 du rapport 2025 souligne qu’Israël se classe premier pour la qualité des connexions sociales chez les jeunes adultes, et rappelle plus généralement que la connexion sociale protège du stress toxique et favorise le bien-être subjectif. Nous le savons, la connexion sociale est un déterminant majeur du bien-être et protège la santé mentale et physique.
Là réside peut-être le premier secret de cette équation : on ne tient pas seulement par le confort, mais par le lien. Dans une société travaillée par la guerre, le soutien social n’est pas un supplément d’âme ; il devient une infrastructure psychique. Famille élargie, repas communs, fraternité du service, mobilisation des réservistes, réseaux d’entraide, bénévolat, responsabilité mutuelle : tout cela n’abolit pas cette peur anticipatrice, mais empêche l’effondrement complet du sentiment d’appartenance. Le score israélien élevé reflète moins un bien-être naïf qu’une résilience sociale adossée au lien familial, à la solidarité, à la foi de nombreux citoyens, au sentiment de sens et à une certaine “convivialité” nationale qui ne s’éteint pas même sous le feu.
On pourrait ici convoquer une autre image venue d’ailleurs : celle du kintsugi japonais, cet art de réparer une céramique brisée en soulignant la fracture avec de l’or. Une société résiliente n’est pas une société intacte. Lorsqu’on évoque l’idée de résilience, c’est parce qu’il s’est produit un traumatisme, dont l’étymologie renvoie à une effraction physique et/ou psychique. La société israélienne ne nie pas ses cassures, mais refuse d’en faire le dernier mot de son identité et pousse dans ses retranchements les plus profond le concept victimaire. De même, qu’elle n’apparaît pas heureuse contre la réalité ; elle est classée haut dans les baromètres du bonheur parce qu’elle continue à valoriser la vie à l’intérieur même de la réalité tragique. C’est très différent. Cette nuance permet d’éviter deux contresens symétriques. Le premier serait cynique : « Ces indices sont absurdes, ils ne veulent rien dire. » Le second serait naïf : « Puisque le pays est bien classé, c’est que tout va bien. » En réalité, les deux propositions sont fausses. Les indices disent quelque chose de vrai, mais ils ne disent pas tout.
Ils disent, par exemple, qu’Israël reste très haut dans l’évaluation globale de la vie. Mais ils disent aussi que le tableau est ambivalent. Les comptes rendus israéliens du rapport 2025 soulignent une forte érosion de la confiance dans les institutions, une position très basse sur la liberté de choix et une montée des émotions négatives par rapport à l’avant-guerre, tandis que le soutien social et la générosité et la convivialité demeurent des points forts. On peut donc chérir la vie, l’appartenance, la famille, la solidarité, et en même temps éprouver colère, peur, fatigue morale et inquiétude. L’absence de contradiction apparente entre ces dimensions est, en vérité, le cœur du paradoxe israélien.
Ce paradoxe oblige à dépasser l’idée simpliste selon laquelle le bonheur serait le contraire de la souffrance. La tradition grecque savait déjà que la vie bonne ne se confond ni avec l’ivresse ni avec le confort. Aristote, dans l’Éthique à Nicomaque, écrit en substance que le bien humain est une activité de l’âme conforme à la vertu, et il ajoute qu’il faut penser cela dans une vie complète. Épicure, de son côté, distinguait les désirs naturels et nécessaires des désirs vains : il ne s’agissait pas d’accumuler les excitations, mais d’apprendre à réduire les désirs qui nous condamnent à l’insatisfaction. Quant au stoïcisme, il s’ordonne tout entier autour d’une distinction sobre et décisive : certaines choses dépendent de nous, d’autres non.
On comprend alors pourquoi la formule de Sénèque garde ici toute sa force : « Une vie heureuse est une vie en accord avec sa propre nature. » Elle ne promet ni l’anesthésie ni l’impunité. Elle parle d’une rectitude intérieure, d’une manière d’habiter l’épreuve sans s’y dissoudre. Et l’on pourrait lui faire répondre, depuis une tout autre tonalité, la phrase de Nietzsche : « Qu’est-ce que le bonheur ? Le sentiment que la puissance croît, qu’une résistance est surmontée. » L’un parle d’accord avec la nature, l’autre de croissance de la puissance ; tous deux, pourtant, éloignent le bonheur de l’image molle du confort psychique.
Robert Misrahi, dans un langage plus contemporain, donne peut-être la formule la plus éclairante pour penser le cas israélien : le bonheur est « la forme et la signification d’ensemble d’une vie qui se considère réflexivement elle-même comme comblée et comme signifiante, et qui s’éprouve elle-même comme telle. » Cette définition ne promet pas une vie sans blessure ; elle décrit plutôt une existence qui, malgré ses contradictions, peut encore se reconnaître une cohérence et une densité. L’équation israélienne du bonheur ne serait alors pas celle d’un plaisir moyen élevé, mais celle d’une signification maintenue sous contrainte.
Cela permet de mieux comprendre pourquoi les données sur la souffrance psychique ne contredisent pas nécessairement le classement élevé. D’un côté, les sources récentes décrivent une montée importante de la détresse psychique liée au 7 octobre et à la guerre qui a suivi. Une étude nationale prospective a montré, dans un échantillon représentatif israélien évalué avant puis après l’attaque, un quasi-doublement des taux de probable PTSD (16,2 % à 29,8 %), avec une hausse simultanée de l’anxiété généralisée (24,9 % à 42,7 %) et de la dépression (31,3 % à 44,8 %). Une revue récente dans l’Israel Journal of Health Policy Research résume une augmentation persistante de la détresse, du risque suicidaire, de l’usage de substances et du préjudice moral.
De l’autre, le World Happiness Report montre que l’évaluation globale de la vie peut rester élevée lorsqu’une société conserve des ressources de sens, de lien, de récit commun et de solidarité. Il n’y a pas contradiction ; il y a superposition de deux vérités : une souffrance réelle et une valeur maintenue de l’existence. On songe ici non plus aux héros grecs, mais au vieux motif des peuples de désert : on ne traverse pas une épreuve parce qu’on l’aime ; on la traverse parce qu’on a encore une terre intérieure vers laquelle marcher.
C’est peut-être ici qu’Israël offre au monde une leçon dérangeante. Dans une modernité saturée de recettes de bien-être, nous avons pris l’habitude d’imaginer le bonheur comme un état lisse, protégé, optimisé, presque hygiénique. Or le cas israélien suggère une autre hypothèse : une société peut rester “haute” dans les baromètres du bonheur non parce qu’elle a éliminé le tragique, mais parce qu’elle a conservé quelque chose de plus profond que le confort, à savoir une volonté de lien, une capacité de sens et une éthique de la responsabilité mutuelle. C’est moins une béatitude qu’une résilience dense.
Bien sûr, cette résilience ne doit pas être mythifiée. Elle a ses coûts. Elle peut masquer des fractures, différer des effondrements, nourrir le déni, ou transformer l’endurance en exigence morale tyrannique. Une société héroïque peut devenir une société épuisée. Le danger serait alors de convertir le courage collectif en injonction silencieuse : tenir encore, tenir toujours. Toute philosophie sérieuse du bonheur israélien doit donc inclure une anthropologie de la limite. On ne célèbre pas une population sous tension comme si sa souffrance n’était qu’une noblesse. On constate plutôt qu’elle a développé, dans l’adversité, des formes puissantes de cohésion et de signification, sans que cela dispense d’un travail profond sur le trauma, le deuil, la polarisation politique et l’usure morale.
En ce sens, l’équation israélienne du bonheur n’est pas une formule magique. Elle ressemble davantage à une tension : bonheur élevé dans les enquêtes, émotions négatives fortes dans le vécu ; attachement profond à la vie, fatigue psychique réelle ; solidarité exceptionnelle, défiance institutionnelle croissante ; résilience collective, vulnérabilité individuelle. Les données du World Happiness Report 2025, relues à la lumière du contexte israélien, invitent donc à une conclusion plus fine : le bonheur n’est pas seulement un état affectif favorable ; il peut être aussi la persistance d’une adhésion à la vie au cœur même de l’épreuve.
Peut-être est-ce cela, au fond, l’équation israélienne du bonheur : non pas l’absence de douleur,
non pas l’illusion que tout va bien, mais la capacité collective à dire encore, malgré les sirènes, les deuils, les fractures et la peur :
« Cette vie, ici, vaut encore la peine d’être portée. »
Il arrive qu’au cœur même de l’effort une sirène vienne briser l’élan ; on descend alors vers l’abri, puis, lorsque le danger s’éloigne, on remonte reprendre le geste interrompu, comme on reprend le cours d’une existence que rien ne parvient tout à fait à défaire.