TNF féminin et cycle menstruel

21/05/2026 · Neuropsychologie
TNF féminin et cycle menstruel

Le trouble neurologique fonctionnel (TNF, est aujourd’hui reconnu comme une affection fréquente, invalidante, située à l’interface de la neurologie et de la neuropsychiatrie. Il regroupe notamment les crises fonctionnelles (functional seizures / PNES), les troubles moteurs fonctionnels, le PPPD (persistent postural-perceptual dizziness) et les troubles cognitifs fonctionnels. Or, alors même que le TNF touche de manière disproportionnée les femmes dans la plupart des cohortes, la question de l’impact du cycle menstruel sur l’intensité et la variabilité des symptômes reste encore étonnamment peu explorée.

Cette lacune est d’autant plus importante que, dans la pratique clinique, de nombreuses patientes rapportent une aggravation périodique de certains symptômes — douleurs, fatigue, vertiges, tremblements, crises fonctionnelles, surcharge sensorielle ou vulnérabilité cognitive — dans les jours précédant les menstruations ou durant les menstruations.

À ce jour, la littérature n’autorise pas à affirmer qu’il existe un profil cataménial (relatif à la menstruation ou qui se produit à son occasion) généralisé du TNF ; en revanche, elle justifie pleinement que cette hypothèse soit explorée sérieusement. Le fait qu’un projet de recherche dédié au rôle des hormones sexuelles et du cycle menstruel dans le TNF soit actuellement mené par les universités de Melbourne et de Fribourg, avec recueil d’un journal quotidien des symptômes sur un cycle, montre que le champ reconnaît désormais ce vide de connaissances.

Une population majoritairement féminine, mais une question encore négligée

Le déséquilibre de sexe dans le TNF n’est pas anecdotique. L’article fondateur de McLoughlin et al. (2023) consacré au TNF comme « feminist issue » souligne la surreprésentation féminine à travers les principaux phénotypes du TNF, avec des proportions avoisinant 70 % dans la plupart des grandes études. La méta-analyse internationale de Lidstone et al. (2022, FMD GAP Study) retrouve plus précisément 72,6 % de femmes parmi 4 905 cas de troubles moteurs fonctionnels (tremblement 21,6 %, faiblesse 18,1 %, formes mixtes 23,0 %), avec un âge moyen de début à 39,6 ans. La revue systématique de Cabreira et al. (2024) sur le FND périnatal rappelle quant à elle que le trouble se présente le plus souvent chez des femmes en âge de procréer, tout en soulignant que les interactions avec les états reproductifs restent mal connues.

Ce décalage entre la fréquence féminine du TNF et la pauvreté des données sur le cycle menstruel mérite d’être interrogé. On dispose d’une abondante littérature sur les liens entre hormones sexuelles et migraine, entre hormones sexuelles et épilepsie, ou encore entre cycle menstruel et régulation neurovégétative ; mais les travaux spécifiquement consacrés au TNF restent rares. La question n’est donc pas fantaisiste : elle est scientifiquement légitime, mais sous-documentée.

Ce que montrent les données directes : surtout des indices dans les crises fonctionnelles

À ce jour, l’argument le plus direct vient des crises fonctionnelles (functional seizures / PNES), qui appartiennent au spectre du TNF. Un cas clinique publié par Parralo-López et al. en 2026 décrit une femme de 35 ans présentant des épisodes récurrents survenant environ tous les quinze jours, généralement au moment de l’ovulation et des menstruations, ce qui a conduit les auteurs à proposer un rôle potentiel des fluctuations hormonales dans le déclenchement des crises. Ce niveau de preuve reste faible — il s’agit d’un cas isolé — mais il constitue un signal clinique intéressant, d’autant qu’il évoque très directement les patterns cataméniaux décrits depuis longtemps en épileptologie (patterns C1 périmenstruel, C2 péri-ovulatoire, C3 lutéal selon Herzog).

Cette observation rejoint indirectement ce que l’on sait du profil sexué des crises fonctionnelles. Les PNES touchent majoritairement des femmes jeunes, avec une proportion généralement estimée entre 65 et 75 % selon les cohortes (67,6 % dans la grande étude multicentrique d’Asadi-Pooya et al. en 2019, autour de 70 % dans la plupart des sources récentes). L’étude d’Asadi-Pooya & Homayoun (2020, Seizure) sur la trajectoire du sex-ratio est particulièrement parlante : le rapport femme/homme passe de 0,93 avant la puberté à 2,73 à l’âge adulte (26-45 ans), puis diminue après la ménopause. Cette dynamique liée au cycle de vie hormonale ne prouve pas un lien menstruel direct, mais elle constitue un faisceau d’arguments convergent qui justifie pleinement de poser la question en consultation.

Les arguments indirects : le cycle menstruel modifie le cerveau et les systèmes de régulation

Même si la démonstration spécifique manque encore dans le TNF, les arguments indirects sont solides. La revue de Roeder & Leira (2021, Current Neurology and Neuroscience Reports) montre que les fluctuations hormonales peuvent modifier la probabilité, la présentation ou la sévérité de plusieurs troubles neurologiques. Les deux auteurs y passent en revue la migraine, les crises épileptiques, la sclérose en plaques, l’AVC et la maladie de Parkinson, en rappelant que les stéroïdes ovariens — œstradiol et progestérone — exercent des effets « protéiformes » sur le système nerveux central. Le cycle menstruel constitue donc une variable biologique réelle pour le fonctionnement cérébral.

Sur le plan du fonctionnement cérébral lui-même, l’étude en magnétoencéphalographie d’Haraguchi et al. (2021, Frontiers in Human Neuroscience) a montré que le cycle menstruel modifie l’activité oscillatoire spontanée : comparant la phase menstruelle à la phase hors-menstruation chez 25 femmes en bonne santé, les auteurs ont mis en évidence des modifications mesurables des oscillations — notamment dans la bande alpha — avec des variations à la fois globales et régionales. Ils concluent que le cycle menstruel doit être pris en compte pour interpréter correctement les biomarqueurs neurophysiologiques en pratique clinique et en recherche. Autrement dit, le cerveau ne fonctionne pas à l’identique à toutes les phases du cycle.

La revue narrative de Roy, Agordati & Wilcockson (2025, NeuroSci) va dans le même sens concernant le système nerveux autonome : elle conclut que le cycle menstruel a des effets directs et indirects sur la régulation autonome (variabilité de la fréquence cardiaque, sensibilité du baroréflexe, activité sympathique musculaire, réflexe pupillaire), la cognition et la valence émotionnelle. Or ces dimensions — arousal autonome, surcharge sensorielle, fatigabilité cognitive, régulation émotionnelle, perception corporelle — sont précisément au cœur de nombreuses formulations contemporaines du TNF.

Un mécanisme neurobiologique précis : neurostéroïdes et tonus GABAergique

L’article reste souvent allusif sur le « comment » de la modulation hormonale. Il existe pourtant un mécanisme neurobiologique bien documenté, largement étudié en épileptologie cataméniale, qui rend l’hypothèse d’une modulation menstruelle des symptômes du TNF plus précise et plus plausible.

L’œstradiol est globalement pro-excitateur : il abaisse le seuil convulsivant en modulant notamment les récepteurs glutamatergiques. La progestérone, par l’intermédiaire de son métabolite neuroactif l’allopregnanolone, est au contraire un puissant modulateur allostérique positif du récepteur GABA-A, et exerce donc un effet inhibiteur. Le retrait premenstruel rapide de progestérone — et donc d’allopregnanolone — diminue l’inhibition GABAergique tonique et modifie la composition en sous-unités du récepteur GABA-A. C’est précisément ce mécanisme qui sous-tend l’exacerbation cataméniale des crises épileptiques de type C1, période où ces patientes sont les plus vulnérables.

Pourquoi cela importe-t-il pour le TNF ? Parce que le TNF est aujourd’hui conceptualisé comme un trouble du fonctionnement de réseaux impliqués dans l’attention, l’agentivité, la prédiction et la régulation de la saillance. Toute variable modifiant le tonus inhibiteur GABAergique, la sensibilité aux signaux corporels ou la régulation émotionnelle peut théoriquement infléchir le seuil symptomatique. L’allopregnanolone est par ailleurs impliquée dans la régulation de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (HPA) et dans la modulation anxiolytique — deux dimensions centrales dans la physiopathologie actuelle du TNF, où la réactivité de l’axe HPA est documentée comme dysrégulée. Le cycle menstruel module aussi cette réactivité cortisolique entre phase folliculaire et phase lutéale, créant un pont mécanistique supplémentaire entre fluctuations hormonales et dimensions cliniques pertinentes pour le TNF.

En d’autres termes, sans préjuger d’un mécanisme unique, on dispose d’un substrat neurobiologique transférable du modèle cataménial classique vers le modèle prédictif du TNF.

Pourquoi cette hypothèse est cohérente dans le TNF

Le TNF est aujourd’hui moins compris comme une absence de lésion que comme un trouble du fonctionnement de réseaux impliqués dans l’attention, l’agentivité, la saillance, la prédiction, la régulation motrice, la perception et l’intégration des signaux internes et externes (Hallett et al., Lancet Neurology, 2022). Dans un tel cadre, toute variable susceptible de modifier le niveau d’activation du système, la sensibilité aux signaux corporels, la douleur, la cognition ou la régulation autonome peut théoriquement infléchir le seuil symptomatique. Les fluctuations hormonales du cycle menstruel pourraient donc jouer, chez certaines patientes, un rôle de modulateur plutôt que de cause unique.

Il faut insister sur ce point : parler d’une possible majoration menstruelle des symptômes ne revient pas à réduire le TNF à une affaire hormonale. Il s’agit d’enrichir l’analyse clinique par une variable supplémentaire, potentiellement décisive chez certaines femmes. Comme pour le sommeil, la douleur, les infections intercurrentes, les stress physiologiques ou les surcharges sensorielles, le cycle menstruel pourrait constituer un facteur d’amplification transitoire dans certains profils symptomatiques.

Cette logique s’inscrit dans une dynamique de recherche plus large : Lehn et al. (2025, European Journal of Neurology) viennent de publier une étude transversale sur 111 femmes décrivant l’impact de la grossesse, de l’accouchement et du post-partum sur les symptômes du TNF. Elle ne porte pas spécifiquement sur le cycle menstruel, mais elle s’inscrit dans la même démarche : étudier le TNF comme un trouble potentiellement modulé par les états hormonaux et reproductifs.

Ce que l’on peut raisonnablement faire en pratique clinique

En l’état des données, la position la plus rigoureuse n’est ni le scepticisme automatique, ni l’affirmation péremptoire. Le plus pertinent est d’adopter une approche clinique systématique : demander si les symptômes semblent varier selon les phases du cycle, et documenter cette éventuelle cyclicité dans le temps. Cette démarche est d’autant plus défendable qu’elle rejoint la logique du projet de recherche actuellement mené par les équipes de Melbourne et de Fribourg, qui repose précisément sur un journal quotidien des symptômes au fil d’un cycle menstruel.

Concrètement, chez une patiente menstruée présentant un TNF, il peut être utile de noter pendant au moins deux cycles : la date des règles et de l’ovulation présumée, les douleurs, les tremblements, les vertiges, les crises fonctionnelles, la fatigue, le sommeil, la surcharge sensorielle, le niveau de concentration et les facteurs intercurrents. Le cadre méthodologique des patterns C1 (périmenstruel), C2 (péri-ovulatoire) et C3 (lutéal) issu de l’épileptologie cataméniale peut servir de référence simple pour repérer une éventuelle périodicité. Une telle cartographie ne « prouve » pas le mécanisme, mais elle permet d’objectiver ou de nuancer une impression clinique, et parfois d’adapter plus finement le pacing, les activités, les rendez-vous de rééducation ou les temps de récupération.

Une question à sortir du non-dit

Le principal enjeu est sans doute là : faire entrer le cycle menstruel dans l’anamnèse du TNF sans le traiter comme une curiosité périphérique. Dans un champ où les patientes ont souvent le sentiment de n’être ni entendues ni comprises, négliger une variable corporelle répétitive et potentiellement aggravante revient à se priver d’un levier clinique précieux. L’intérêt de cette approche n’est pas idéologique ; il est pragmatique. Il s’agit de mieux comprendre les fluctuations, de mieux prévoir les périodes de vulnérabilité, et de personnaliser la prise en charge.

Conclusion

À ce jour, la littérature scientifique ne permet pas d’affirmer que les menstruations majorent systématiquement les douleurs, les tremblements, les vertiges ou les paralysies fonctionnelles dans le TNF. Il faut cependant distinguer trois niveaux de lecture, qu’il convient de ne pas confondre :

D’abord, la démonstration empirique directe à grande échelle fait défaut : aucune cohorte prospective de taille significative n’a, à ce jour, caractérisé une cataménialité généralisée du TNF.

Ensuite, la plausibilité mécanistique est élevée. Les hormones sexuelles modifient l’activité cérébrale (MEG), la régulation autonome (HRV, baroréflexe), certaines dimensions cognitives et émotionnelles, l’axe HPA, et surtout le tonus GABAergique via la modulation allopregnanolone/récepteur GABA-A. Le TNF concerne par ailleurs une population majoritairement féminine, en âge de procréer ; des indices directs existent dans les crises fonctionnelles ; et un programme de recherche international spécifique est en cours.

Enfin, la pertinence clinique est déjà actionnable au cas par cas : interroger la cyclicité, documenter, adapter. Cela ne dépend pas d’une démonstration définitive — cela dépend d’une écoute clinique attentive.

La bonne position scientifique est donc la suivante : le lien n’est pas encore démontré à grande échelle, mais il est suffisamment plausible sur le plan mécanistique et suffisamment pertinent sur le plan clinique pour devoir être recherché de manière systématique.

Références

Asadi-Pooya AA, Homayoun M. Psychogenic nonepileptic seizures: the sex ratio trajectory across the lifespan. Seizure 2020;75:63-65. — Étude clé sur l’évolution du sex-ratio des PNES au cours du cycle de vie hormonal.

Asadi-Pooya AA, et al. Sex differences in demographic and clinical characteristics of psychogenic nonepileptic seizures: a retrospective multicenter international study. Epilepsy & Behavior 2019;97:154-157. — Étude multicentrique internationale (451 patients, 67,6 % de femmes).

Cabreira V, McLoughlin C, Shivji N, et al. Functional neurological disorder in pregnancy, labour and the postpartum period: systematic review. BJPsych Bulletin 2025;49(6):401-411. doi:10.1192/bjb.2024.70 — Revue sur le FND périnatal.

Hallett M, Aybek S, Dworetzky BA, McWhirter L, Staab JP, Stone J. Functional neurological disorder: new subtypes and shared mechanisms. The Lancet Neurology 2022;21(6):537-550. — Texte de synthèse majeur sur les sous-types du FND et leur cadre mécanistique.

Haraguchi R, Hoshi H, Ichikawa S, et al. The menstrual cycle alters resting-state cortical activity: a magnetoencephalography study. Frontiers in Human Neuroscience 2021;15:652789. — Étude MEG sur 25 femmes montrant des modifications quantifiables de l’activité oscillatoire spontanée selon les phases du cycle.

Herzog AG. Catamenial epilepsy: definition, prevalence, pathophysiology and treatment. Seizure 2008;17(2):151-159. — Référence sur la classification des patterns cataméniaux C1, C2, C3.

Lehn A, et al. The impact of pregnancy on functional neurological disorder (FND). European Journal of Neurology 2025. doi:10.1111/ene.70413 — Étude transversale sur 111 femmes décrivant l’impact des états reproductifs sur le TNF.

Lidstone SC, Costa-Parke M, Robinson EJ, Ercoli T, Stone J; FMD GAP Study Group. Functional movement disorder gender, age and phenotype study: a systematic review and individual patient meta-analysis of 4905 cases. Journal of Neurology, Neurosurgery & Psychiatry 2022;93(6):609-616. — Méta-analyse montrant 72,6 % de femmes parmi 4 905 cas de troubles moteurs fonctionnels.

McLoughlin C, Hoeritzauer I, Cabreira V, et al. Functional neurological disorder is a feminist issue. Journal of Neurology, Neurosurgery & Psychiatry 2023;94(10):855-862. — Article important sur la surreprésentation féminine et les angles morts de la recherche en FND.

Parralo-López A, Parra-Martínez AT, Romero-Oliva C, Parra-Martínez C, Martínez-García C. Psychogenic nonepileptic seizures in a woman of reproductive age: the role of gender-specific stressors. Case Reports in Neurology 2026;18(1):92-97. doi:10.1159/000550375 — Cas clinique suggérant une périodicité liée à l’ovulation et aux menstruations dans les crises fonctionnelles.

Reddy DS. Neurosteroids and their role in sex-specific epilepsies. Neurobiology of Disease 2014;72(Pt B):198-209. — Référence sur le mécanisme allopregnanolone / GABA-A.

Roeder HJ, Leira EC. Effects of the menstrual cycle on neurological disorders. Current Neurology and Neuroscience Reports 2021;21(7):34. — Revue de référence sur l’impact du cycle menstruel dans plusieurs maladies neurologiques.

Roy S, Agordati E, Wilcockson TDW. Autonomic nervous system, cognition, and emotional valence during different phases of the menstrual cycle — a narrative review. NeuroSci 2025. doi:10.3390/neurosci6030078 — Revue utile pour l’argument neurovégétatif et cognitivo-émotionnel.

FND Research Connect / University of Melbourne & University of Fribourg. The effect of sex hormones on FND. Étude en cours portant explicitement sur le rôle des hormones sexuelles et du cycle menstruel dans le FND, avec journal quotidien des symptômes.

error: Contenu protégé !!