Tenir la mer en dérivant
Contrôle, efficacité personnelle et liberté située
Le monde ne nous promet ni mer étale ni lendemains sûrs. Il se présente à nous mouvant, sans ordre, livré à l’entropie : un espace où nos projets se heurtent aux décisions d’autrui, au hasard, à l’accident, à la maladie, aux bouleversements économiques, aux pertes — à tous ces événements qu’aucune volonté n’avait convoqués.
Une part considérable de l’existence nous échappe.
Vouloir neutraliser cette part d’incertitude serait poursuivre une chimère : nous ne commandons ni aux vents, ni aux autres, ni au temps, ni même toujours à notre propre corps. Mais de cette maîtrise absolue qui nous fait défaut ne découle pas une impuissance profonde et tyrannique. Entre tout contrôler et ne pouvoir rien faire, il existe un espace plus ou moins dense : celui de l’action possible.
C’est à l’intérieur de ce dernier que s’enracinent deux convictions complémentaires : le sentiment d’efficacité personnelle : » je suis capable d’agir « et le sentiment de contrôle « ce que je fais a prise sur ce qui m’arrive». Le sentiment de contrôle désigne, au sens large, la perception que certaines de nos actions peuvent infléchir ce qui nous arrive. L’efficacité personnelle, conceptualisée notamment par Albert Bandura, désigne la conviction que nous pouvons mobiliser les comportements nécessaires pour accomplir une tâche ou affronter une situation. Il ne s’agit donc pas de croire que le monde nous obéira, mais de pouvoir se dire : « Dans ce qui arrive, quelque chose dépend encore de moi et face à laquelle une marge de manœuvre existe bel et bien. »
Les neurosciences nous font également partager ce sentiment d’agentivité : cette expérience fondamentale par laquelle nous nous reconnaissons comme auteurs de nos actes et, dans une certaine mesure, des effets qu’ils produisent. Cette figuration n’est pas une abstraction philosophique : elle résulte de mécanismes cognitifs et cérébraux complexes associant intention, choix de l’action, prédiction de ses conséquences et confrontation avec le résultat obtenu.
Gouverner le cap, non l’océan
En 1492, lorsque Christophe Colomb s’engage dans la traversée de l’Atlantique, il ne possède évidemment aucun pouvoir sur les courants, les vents, les tempêtes ou l’immensité qu’il traverse. Cela reste vrai pour tout navigateur qui embarque pour prendre le large.
La navigation de son époque repose notamment sur l’estimation : le navigateur combine le cap indiqué par la boussole, une estimation de la vitesse et le temps écoulé afin d’évaluer la distance parcourue. Colomb fera usage comme ceux de son temps, ces méthodes nécessairement imparfaites.
Son pouvoir réside dans une opération infiniment plus modeste que celle de vouloir réguler le fonctionnement des océans, mais en revanche plus décisive comme notamment le fait d’observer, de décider, de corriger, et de poursuivre.
Cette distinction pourrait presque servir de définition au contrôle psychologique adaptatif :’’je ne contrôle pas nécessairement ce qui arrive mais je peux encore travailler sur la manière dont j’y réponds’’.
Colomb naviguait avec détermination et il demeura convaincu jusqu’à la fin de sa vie d’avoir atteint une partie de l’Asie.
Voilà que sans le vouloir, Colomb nous transmet une nuance différenciant efficacité personnelle avec infaillibilité.
La détermination n’immunise pas le sujet contre l’erreur. Il est possible d’exercer un contrôle remarquable sur sa conduite et partir d’une représentation erronée de la réalité. L’agentivité doit se conjuguer avec la capacité à réviser ses cartes.
Garder le cap ne signifie pas s’obstiner aveuglément ; cela signifie maintenir une direction tout en acceptant de corriger ses représentations lorsque le réel les dément.
Il ne s’agit évidemment pas ici d’ériger Christophe Colomb au rang de modèle, ni d’effacer la violence historique attachée aux conquêtes qui suivirent. Seule nous intéresse cette propriété élémentaire de toute navigation : on ne gouverne pas la mer, on gouverne autant que possible sa manœuvre.
C’est déjà, sous une autre forme, ce qu’enseignaient les stoïciens.
Épictète ouvre son Manuel par une distinction devenue célèbre : certaines choses dépendent de nous, d’autres non. Puis il précise :« Les hommes sont troublés non par les choses, mais par les jugements qu’ils portent sur elles. »
Cette pensée ne signifie pas que les événements ne font pas souffrir. Une maladie, une séparation, une faillite ou un deuil possèdent une réalité qui ne saurait être dissoute par quelque gymnastique mentale. La psychologie moderne serait même fondée à se méfier d’une lecture trop simpliste du stoïcisme.
Les travaux sur l’impuissance apprise, initiés par Martin Seligman et Steven Maier puis profondément révisés par leurs auteurs eux-mêmes, ont précisément montré combien l’expérience répétée de situations incontrôlables peut altérer les conduites ultérieures et diminuer la propension à agir. L’absence effective de contrôle peut donc être psychologiquement délétère ; tout ne relève pas de notre « façon de penser ».
Mais une distinction supplémentaire doit alors être opérée : à la souffrance produite par le fait peut venir s’ajouter celle produite par le combat incessant contre le fait déjà accompli.
Refuser intérieurement qu’ait eu lieu ce qui a eu lieu ne l’annule pas. La pensée peut alors se consumer dans un impossible procès du réel :
Cela n’aurait pas dû arriver. Pourquoi moi ? Si seulement… Il fallait que…
Cette activité mentale peut être compréhensible, parfois nécessaire pendant un temps, mais elle devient coûteuse lorsqu’elle paralyse l’action.
Sénèque reprend dans sa Lettre à Lucilius 107 une formule stoïcienne attribuée à Cléanthe : « Le destin conduit celui qui consent et entraîne celui qui résiste. »
L’acceptation dont il est question ici n’est pourtant ni l’approbation ni la résignation.
Accepter signifie commencer par reconnaître ce qui est, afin de retrouver ce qui peut encore être fait.
L’expérience tisse l’efficacité personnelle
Si Colomb représente symboliquement la tenue du gouvernail, Marco Polo nous permet d’introduire une autre dimension : la construction progressive de l’efficacité personnelle.
En 1271, le jeune Vénitien entreprend avec son père Niccolò et son oncle Maffeo un voyage vers l’Asie dont ils ne reviendront qu’en 1295. Le récit qui nous est parvenu décrit moins un exploit instantané qu’une succession d’ajustements.
Arrivés à Hormuz, au débouché du golfe Persique, les voyageurs envisagent de poursuivre par mer avant d’abandonner ce projet, probablement en raison de la fragilité des navires, que Marco décrit lui-même comme dangereux. Ils repartent alors vers le nord, traversent la Perse, gagnent le Badakhshan, où Marco tombe malade, poursuivent vers les hautes terres du Pamir, puis atteignent les territoires bordant le bassin du Tarim et le désert de Lop.
Ce parcours a valeur de métaphore : l’aventurier aguerri n’est pas celui qui avait tout prévu avant de partir, mais celui qui, arrivé à Hormuz, sait renoncer à la mer et repartir vers le nord. C’est celui qui sort de chaque imprévu riche d’une expérience de plus, qu’il emportera vers l’étape suivante.
Albert Bandura a montré que le sentiment d’efficacité personnelle se nourrit de quatre sources : l’expérience directe de réussite, l’observation d’autrui, les encouragements crédibles et l’interprétation des états physiologiques et émotionnels. Parmi ces sources, la première l’emporte : rien ne fonde plus solidement le sentiment d’efficacité que d’avoir constaté, en situation, que l’on pouvait agir.
Une réussite devient alors une donnée autobiographique : « Je l’ai déjà fait. » Un obstacle surmonté, une preuve : « J’ai su trouver une réponse. » Et de ces expériences accumulées naît, à la longue, une conviction plus profonde : « Je ne sais pas encore comment je traverserai la prochaine difficulté, mais je sais que j’apprendrai à la traverser. »
La différence est considérable. Une confiance fragile exige de connaître d’avance la solution qui dissipera la part d’incertitude ; l’efficacité personnelle permet d’avancer alors que la solution reste à trouver.
Plus de deux millénaires avant Bandura, Aristote avait déjà perçu cette puissance formatrice de l’action. Dans l’Éthique à Nicomaque (II, 1), il explique que nous acquérons les dispositions en exerçant les actes correspondants : « Les hommes deviennent bâtisseurs en bâtissant, et joueurs de cithare en jouant de la cithare. » Nous pourrions prolonger Aristote en disant que : « c’est en affrontant que l’on devient capable d’affronter »
L’action ne produit donc pas seulement un effet sur le monde. Elle transforme progressivement celui qui agit.
Il faut néanmoins renoncer à une conception bancaire de la confiance. L’efficacité personnelle n’est pas un capital que l’on dépose une fois pour toutes dans quelque coffre intérieur. Elle demeure partiellement contextuelle, sensible aux expériences nouvelles, à la fatigue, aux échecs, à l’état émotionnel et aux conditions environnementales.
Elle doit par conséquent être réactualisée par l’expérience. Ce n’est pas une possession. C’est une relation vivante entre une personne, une tâche et la mémoire de ce qu’elle a déjà réussi à mobiliser.
La sagesse du navigateur : flexibilité plutôt que rigidité
Transportons-nous maintenant sur la côte adriatique. Le littoral croate et le dédale de ses îles exigent une navigation attentive : une mer d’apparence paisible peut être brusquement travaillée par la bora, ce vent froid et brutal qui dévale les reliefs jusqu’à l’Adriatique.
Que ferait un marin persuadé que la réussite consiste à imposer son plan initial ? Il lutterait contre la géographie. Il maudirait le vent. Il s’obstinerait sur un cap que la mer ne permet plus.
Le navigateur aguerri ferait exactement l’inverse : il surveillerait le ciel, réduirait la voilure, changerait d’allure, chercherait un abri et, au besoin, un autre itinéraire. Il ne renoncerait pas à sa destination, seulement à l’idée qu’une seule route y mène.
Cette distinction rejoint ce que la psychologie contemporaine appelle la flexibilité psychologique : la capacité à demeurer en contact avec l’expérience présente, même inconfortable, et à modifier ou à maintenir ses comportements selon ce que réclament ses valeurs et ses objectifs.
Les travaux issus de la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT) montrent que la flexibilité psychologique — acceptation, défusion cognitive, présence attentive, soi comme contexte, clarification des valeurs et engagement dans l’action — constitue un mécanisme central d’adaptation. Une revue méta-analytique de 67 études, portant sur plus de 9 000 participants, a ainsi établi que les modifications de ces processus s’accompagnent d’une diminution de la détresse psychologique.
L’acceptation n’est pas : « Puisque je ne contrôle pas tout, je renonce. » Elle est : « Puisque les choses sont ainsi, que reste-t-il de possible à partir d’ici ? » Une différence presque grammaticale, mais psychologiquement immense.
La rigidité exige que le monde se plie au plan. La flexibilité plie le plan pour continuer à servir le but. Ainsi, le navigateur ne demande pas à l’archipel de déplacer ses îles. Il apprend à passer entre elles.
L’océan et le capitaine : distinguer facticité et agentivité
La métaphore du capitaine a cependant son revers. Dire à quelqu’un « vous êtes le capitaine de votre vie » devient une formule cruelle dès lors qu’elle laisse entendre qu’il répond de tout ce qui lui arrive, adversités comprises.
Nous ne choisissons ni nos gènes, ni notre enfance, ni l’essentiel de notre milieu, ni la maladie, ni l’accident, ni la violence d’autrui, ni les crises collectives où l’histoire nous précipite.
La philosophie existentialiste a un mot pour cela : la facticité. Elle désigne ce qui est déjà là — notre corps, notre passé, notre époque, certaines contraintes sociales, économiques ou biologiques, et, dans ce qui nous est arrivé, la part qui ne se défait plus.
À cette facticité répond l’agentivité : notre pouvoir, variable et jamais illimité, d’engager une conduite, de trancher un choix, d’élaborer une réponse ou de modifier peu à peu notre rapport à la situation.
Nous pourrions donc figurer l’existence par deux dimensions :
L’Océan : la facticité. Ce qui nous précède, nous entoure, nous contraint ou survient sans nous.
Le Capitaine : l’agentivité. La capacité, lorsqu’elle demeure disponible, d’évaluer la situation, d’arbitrer entre plusieurs réponses et d’agir.
La psychologie et les neurosciences contemporaines donnent à cette seconde notion une assise empirique. Le sentiment d’agentivité désigne l’expérience d’être à l’origine de ses propres actions et, à travers elles, de certains de leurs effets ; sa construction repose notamment sur les circuits de préparation motrice et sur la comparaison entre les conséquences prédites de l’action et celles qui sont observées.
Une liberté dans les interstices
Une personne traumatisée, épuisée, gravement déprimée, prise dans une contrainte économique extrême ou atteinte d’une affection neurologique ne dispose pas nécessairement, à cet instant, de la latitude d’action d’un sujet placé dans des circonstances favorables.
Responsabilité ne signifie donc jamais toute-puissance. Reconnaître la part d’agentivité d’une personne consiste à chercher avec elle la marge qui lui reste, non à lui imputer ce qu’elle n’avait pas le pouvoir d’empêcher.
Viktor Frankl a porté cette idée jusqu’à son point extrême. Survivant des camps nazis, il écrivit dans Découvrir un sens à sa vie : « Tout peut être enlevé à un homme, sauf une chose : la dernière des libertés humaines, choisir son attitude. »
La phrase est vertigineuse, mais elle demande à être maniée avec précaution. Frankl ne prétend pas que toute souffrance serait librement choisie. Il témoigne qu’un reste de liberté intérieure peut subsister jusque dans des circonstances où presque toute liberté extérieure a été détruite.
Cette liberté n’abolit pas les déterminismes. Elle se glisse dans leurs interstices.
Jean-Paul Sartre, par une autre voie, formule une idée voisine dans Saint Genet, comédien et martyr : « L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous. »
Le passé a eu lieu. Il nous a formés, parfois blessés, quelquefois mutilés. Mais tant qu’une capacité d’agir demeure, le passé n’a pas le monopole de la suite.
Neutraliser l’incertitude ou restaurer le pouvoir d’agir ?
Nous pouvons maintenant préciser ce que signifie retrouver un sentiment de contrôle.
Se persuader que tout ira bien ne change rien au cours des choses. Cela peut même les aggraver — non par quelque magie noire de la pensée, mais parce que l’assurance dispense de réfléchir. Il ne s’agit pas davantage de se réciter des phrases positives. Il s’agit de reconstruire un lien : celui qui unit ce que l’on fait à ce qui s’ensuit.
Quand un sujet éprouve durablement que ses conduites n’ont aucun effet, l’élan même d’agir finit par s’éteindre. C’est la grande leçon des travaux sur l’incontrôlabilité et l’impuissance apprise. Et la réciproque est vraie : retrouver de petits liens fiables entre ce que je fais et ce qui en résulte suffit, peu à peu, à rendre l’agentivité.
Voilà pourquoi, dans les périodes où tout déborde, la première action utile est rarement spectaculaire. Elle consiste en un ou plusieurs gestes simples :
prendre un rendez-vous, marcher dix minutes, classer un document, poser une limite, demander de l’aide, préparer une étape.
Renoncer, pour aujourd’hui, à résoudre ce qui demandera des semaines.
Au regard de l’ampleur du problème, ces gestes paraissent dérisoires. Mais leur portée psychologique excède leur résultat : ils réintroduisent de la causalité là où le sujet ne faisait plus que subir.
« J’ai agi, et quelque chose a changé. »
C’est l’un des fils dont se retisse le sentiment d’efficacité. Le contrôle psychologique ne se mesure donc pas à la taille de la victoire. Il tient d’abord à la lisibilité du lien entre ce que j’entreprends et ce qui en découle.
Deux choix à signaler : « magie noire de la pensée » remplace « simple magie de la pensée » pour faire entendre le grief sans l’alourdir — reprenez « magie » seule si c’est trop ; et « l’élan même d’agir finit par s’éteindre » remplace « la motivation à agir peut s’effondrer », plus imagé mais aussi plus affirmatif que votre « peut ».
Quatre façons de garder le cap
De Colomb, de Marco Polo, du navigateur et du capitaine se dégagent quatre attitudes complémentaires.
L’orientation de Colomb : distinguer le cap de la météo. Fixer une direction et concentrer son énergie sur les variables réellement modifiables. Mais retenir aussi la leçon de son erreur géographique : tenir un cap n’interdit jamais de corriger sa carte.
La méthode de Marco Polo : construire l’efficacité par étapes. Ne pas attendre de se sentir parfaitement prêt pour agir. Chaque difficulté affrontée produit de l’information, chaque compétence acquise élargit le répertoire des réponses, chaque réussite justement rapportée à ses propres efforts donne l’élan de l’étape suivante.
La plasticité du navigateur : préférer l’adaptation à l’obstination. Modifier la route sans renoncer à la destination. La flexibilité n’abandonne pas ses valeurs au gré du vent ; elle multiplie les chemins qui les servent.
La lucidité du capitaine : ne pas confondre responsabilité et toute-puissance. Reconnaître la profondeur des déterminismes sans y réduire la personne. Ne pas se demander : « Pourquoi n’ai-je pas contrôlé tout cela ? » Mais : « Dans la situation telle qu’elle est aujourd’hui, quelle marge d’action me reste-t-il ? »
Derrière le contrôle, une question plus profonde : celle de la liberté
Tout cela resterait pure technique si aucune direction ne lui donnait sens.
Pourquoi reprendre la barre ? Pourquoi recommencer après l’échec ? Pourquoi dresser ce qui reste d’énergie contre la lassitude ? Pourquoi traverser, quand le prix du passage — ce pretium doloris, ce prix de la douleur — paraît si élevé ?
Sous le sentiment de contrôle, il y a la liberté. Non pas la liberté naïve d’un sujet affranchi de toute causalité, délivré de son histoire, de son corps et de son milieu — celle-là n’existe vraisemblablement pas. Mais une liberté située : celle qui consiste, dans les limites de ce qui nous est donné, à garder ou à reconquérir une capacité d’orientation.
La théorie de l’autodétermination retrouve ici, avec ses propres concepts, une intuition philosophique ancienne : le besoin d’autonomie — éprouver ses conduites comme siennes et non comme imposées — compte parmi les conditions du fonctionnement psychologique et du bien-être.
La liberté n’est donc peut-être pas un territoire hors des contraintes. Elle est ce mouvement par lequel, au cœur même des contraintes, une personne se réapproprie son agentivité en redevenant l’auteur d’une décision, d’un engagement, d’une demande d’aide, d’un changement de cap.
Porter un regard nouveau sur ce qui restera inchangé
Chaque obstacle franchi ne prouve pas que nous étions tout-puissants. Il atteste modestement qu’entre l’événement et l’anéantissement de notre pouvoir d’agir, une possibilité demeurait. Et il arrive qu’une reconstruction entière commence par cette découverte.
Nous ne sommes pas les souverains de l’océan. Nous ne décidons ni de la hauteur des vagues ni de l’heure où le vent se lèvera. Nous ne choisissons pas les récifs que la vie place sur notre route, et certaines tempêtes excéderont, pour un temps, nos forces.
Tant qu’une parcelle d’agentivité subsiste, même un presque rien reste possible.
Garder le cap, ne consiste pas à vaincre la mer. C’est apprendre à distinguer ce qui doit être accepté de ce qui peut encore être transformé ; renoncer à l’illusion de tout maîtriser sans consentir pour autant à l’impuissance ; réduire ou hisser la voile quand le vent tourne ; rebâtir, acte après acte, la confiance dans sa capacité d’agir.
Et c’est peut-être là que commence la forme la plus réaliste de la liberté : non pas choisir ce qui nous arrive, mais préserver, restaurer et exercer, autant qu’il est possible, notre capacité à répondre de ce qui suit.