Troubles neurologiques fonctionnels de l’enfant : sous-estimés ?

22/10/2026 · Neuropsychologie
Troubles neurologiques fonctionnels de l'enfant : sous-estimés ?

Épidémiologie, difficultés diagnostiques et particularités du cerveau en développement

Les troubles neurologiques fonctionnels (TNF) ont longtemps été considérés comme une affaire d’adultes. Les enfants et les adolescents peuvent pourtant présenter des paralysies, des tremblements, des troubles de la marche, des crises ou des perturbations sensorielles bien réels, sans lésion neurologique identifiable.

Ces troubles sont-ils vraiment moins fréquents chez l’enfant, ou les reconnaît-on moins bien ? Les travaux récents invitent à reposer la question. Ils suggèrent que les TNF pédiatriques sont probablement sous-estimés, et que leur diagnostic exige de tenir compte de la maturation neurologique, du développement cognitif et de la façon dont l’enfant exprime ce qu’il vit.

1. Combien d’enfants sont concernés ?

En 2025, Sara Finkelstein, Clare Diamond, Alan Carson et Jon Stone ont publié dans le Journal of Neurology, Neurosurgery & Psychiatry une revue systématique de 39 études consacrées à l’épidémiologie des TNF. Ils estiment l’incidence annuelle chez l’enfant entre 1 et 18 nouveaux cas pour 100 000, selon les populations et les méthodes. Tous âges confondus, elle se situe entre 10 et 22 pour 100 000.

Il s’agit bien d’incidence : le nombre de nouveaux cas diagnostiqués en un an. Ces chiffres ne signifient donc pas que seuls 0,001 à 0,018 % des enfants vivent avec un TNF.

La prévalence, elle, compte toutes les personnes atteintes à un moment donné. La même revue l’estime à au moins 80 à 140 pour 100 000, tous âges confondus. Rien ne permet d’appliquer directement ce chiffre aux enfants : la prévalence pédiatrique reste mal connue.

Les auteurs soulignent enfin que la plupart des études sous-estiment probablement la fréquence réelle, du fait de leurs limites méthodologiques. Premier constat, donc : nous savons mieux combien d’enfants reçoivent un diagnostic de TNF que combien en présentent effectivement les manifestations.

2. Une étude écossaise trouve une fréquence bien plus élevée qu’attendu

Publiée en 2023 dans Developmental Medicine & Child Neurology, l’étude de Yong et collaborateurs a recensé pendant 36 mois, par une surveillance active hebdomadaire, les enfants recevant un diagnostic de TNF dans un hôpital pédiatrique régional écossais. Quatre-vingt-dix-sept enfants de 5 à 15 ans ont été identifiés, soit une incidence annuelle de 18,3 pour 100 000 — la borne haute de la fourchette retenue par Finkelstein et collaborateurs.

L’écart avec les grandes études de surveillance antérieures est net :

ÉtudePays, périodeMéthodeIncidence annuelle (pour 100 000 enfants)
Yong et al., 2023Écosse, un centre régionalSurveillance active hebdomadaire18,3
Kozlowska et al., 2007Australie, 2002–2003Surveillance nationale, déclaration par les pédiatres2,3 à 4,2
Ani et al., 2013Royaume-Uni et Irlande, 2008–2009Surveillance nationale, déclaration par les pédiatres et pédopsychiatres1,3

Les deux études anciennes portaient sur le « trouble de conversion » au sens des classifications de l’époque (non transitoire, chez Ani et collaborateurs), ce qui limite la comparaison.

Dans l’étude écossaise, 70 % des enfants étaient des filles et l’âge médian au diagnostic était de 13 ans. Les manifestations motrices et sensitives concernaient chacune 41 % d’entre eux ; céphalées et douleurs étaient fréquentes. Les auteurs concluent eux-mêmes à une incidence plus élevée que dans les travaux antérieurs.

Comment expliquer un écart de quatre à quatorze fois ? Les surveillances nationales reposaient sur la déclaration volontaire des cliniciens, qui laisse échapper une partie des cas. Un recensement actif dans un seul centre est plus exhaustif, mais ne vaut pas pour une population entière. La sensibilisation croissante des professionnels et l’évolution des critères diagnostiques jouent probablement aussi.

Des variations réelles d’incidence selon les périodes restent possibles : plusieurs équipes ont par exemple décrit une hausse des présentations fonctionnelles pendant la pandémie de Covid-19. Mais une augmentation des diagnostics ne prouve pas une augmentation de la maladie. Il est plausible que nous découvrions en partie des troubles qui existaient déjà, sans être reconnus.

3. Pourquoi le diagnostic est-il délicat chez l’enfant ?

Un cerveau encore en développement

Chez l’enfant, les circuits du contrôle moteur, de l’attention, de la représentation corporelle et du traitement sensoriel sont encore en pleine maturation. Une manifestation motrice inhabituelle doit donc être lue à la lumière de l’âge. Des syncinésies ou des mouvements en miroir, anormaux chez l’adulte, sont physiologiques chez le jeune enfant, et la variabilité de la marche ne diminue que progressivement au cours de l’enfance.

À l’inverse, une perturbation fonctionnelle peut être moins visible quand le contrôle moteur et attentionnel n’est pas encore stabilisé. Cela ne rend pas le diagnostic impossible : certains signes positifs sont assez caractéristiques pour être reconnus à tout âge (Moulton et al., 2024).

Un enfant qui ne sait pas toujours dire ce qu’il ressent

Un adulte peut décrire une impression de perte de contrôle, une difficulté à initier un mouvement, un sentiment d’étrangeté envers son corps. Chez l’enfant, ces capacités de verbalisation et d’introspection sont encore en construction. Il dira que ses jambes « ne marchent plus » ou qu’il se sent « bizarre », sans pouvoir distinguer une faiblesse, un engourdissement, un vertige ou une expérience dissociative.

Le clinicien complète alors le récit par l’observation, l’examen neurologique et le témoignage de l’entourage — en gardant à l’esprit que ce que voient les adultes ne donne pas accès à ce que vit l’enfant.

Des symptômes qui fluctuent

Un enfant peut peiner à marcher le matin et se déplacer plus aisément l’après-midi. Un tremblement peut s’intensifier ou s’atténuer selon les conditions de l’examen ; certaines crises surviennent par intermittence. Cette variabilité déroute familles et professionnels, surtout quand l’enfant réussit soudain un geste qu’il semblait incapable d’accomplir.

Une fluctuation n’est pas une preuve de simulation. Dans certains TNF, elle s’explique par le rôle de l’attention et la perturbation du contrôle automatique du mouvement. Elle n’est pas non plus spécifique aux TNF et doit être interprétée dans le cadre d’un examen neurologique rigoureux.

4. Le risque d’une interprétation psychologique prématurée

Pendant longtemps, les manifestations neurologiques inexpliquées ont été lues à travers les notions d’hystérie, puis de conversion : le symptôme corporel aurait exprimé indirectement un conflit psychique. Chez l’enfant, cet héritage pousse encore à chercher d’abord un traumatisme, des difficultés familiales, des tensions scolaires ou de l’anxiété.

Ces facteurs peuvent intervenir dans l’apparition, l’aggravation ou la persistance d’un TNF. Mais leur présence ne démontre pas l’origine fonctionnelle des symptômes, et leur absence n’exclut pas le diagnostic. Goldfinger et collaborateurs (Seminars in Neurology, 2026) rappellent que des TNF pédiatriques surviennent chez des enfants au très bon fonctionnement scolaire, sans antécédent traumatique significatif ni trouble psychiatrique majeur.

Deux questions sont souvent confondues : quels mécanismes produisent les symptômes, et quelles circonstances ont pu favoriser leur apparition. Identifier un événement éprouvant n’explique pas le mécanisme neurologique.

La distinction a des conséquences concrètes. Un diagnostic fondé surtout sur l’histoire familiale ou psychologique de l’enfant risque à la fois de méconnaître une affection neurologique associée et de retarder la reconnaissance d’un véritable TNF.

5. Le diagnostic positif : un changement de paradigme

Un TNF ne se diagnostique plus parce que les examens sont normaux. Le diagnostic repose, lorsque c’est possible, sur des signes cliniques positifs, qui traduisent un mode de fonctionnement neurologique particulier : une performance motrice qui varie selon la tâche, l’attention ou les modalités de l’examen.

Le plus connu est le signe de Hoover. L’enfant ne parvient pas à étendre la hanche du côté faible lorsqu’on le lui demande ; mais quand il fléchit la hanche opposée contre résistance, l’extension du côté atteint revient involontairement. Pour les tremblements, on recherche notamment l’entraînement : le tremblement se cale sur le rythme imposé à un autre membre, ou disparaît lorsque l’attention est détournée.

Tous les signes décrits chez l’adulte n’ont pas été validés avec la même rigueur chez l’enfant ; leur interprétation demande une expertise neurologique adaptée à l’âge.

Les crises fonctionnelles posent un problème particulier, car elles peuvent ressembler à des crises épileptiques. Elles exigent une analyse précise de leur déroulement et, lorsque c’est possible, l’enregistrement vidéo-EEG d’un épisode habituel. Un EEG normal entre les crises n’exclut pas une épilepsie, pas plus qu’une IRM normale ne suffit à établir un TNF.

Enfin, une maladie neurologique et un TNF peuvent coexister chez le même enfant.

6. Distinguer les TNF des autres troubles pédiatriques

Des chutes, des pertes de contact, des tremblements ou des mouvements anormaux peuvent relever d’une épilepsie, d’une syncope, d’un trouble du mouvement, d’un phénomène lié au sommeil ou d’une crise fonctionnelle. Une perturbation de la marche peut être neurologique, musculaire, orthopédique, métabolique ou fonctionnelle. La présence d’anxiété, de difficultés scolaires ou de manifestations dissociatives ne dispense jamais d’examiner ces hypothèses.

Tous les phénomènes dissociatifs ne sont pas des TNF. Un enfant peut vivre des épisodes de déréalisation ou de dépersonnalisation sans présenter de trouble neurologique fonctionnel caractérisé. De même, des expériences perceptives inhabituelles, voire des hallucinations, ne sont pas des signes positifs de TNF ; elles appellent une évaluation distincte, qui tient compte de l’âge, du sommeil et du contexte médical.

Le diagnostic repose sur les caractéristiques précises des symptômes, leur évolution et l’examen — non sur le regroupement de manifestations inhabituelles.

7. Les conséquences d’un diagnostic tardif

Un enfant dont les symptômes se répètent sans explication peut perdre confiance en son propre corps. Il ne sait plus s’il pourra marcher, aller à l’école, accomplir les gestes ordinaires. Cette incertitude favorise une vigilance accrue envers les sensations corporelles, l’anticipation anxieuse des symptômes et l’évitement.

Ces réactions ne sont pas forcément les causes du trouble ; elles peuvent en être les conséquences. Un cercle de maintien peut alors s’installer : chaque symptôme accroît l’appréhension du suivant, l’appréhension renforce la surveillance du corps, et cette surveillance peut perturber davantage le contrôle automatique du mouvement.

Ce cercle n’explique pas tous les TNF. Les modèles actuels font intervenir les interactions entre réseaux sensorimoteurs, attentionnels et émotionnels, ainsi que les processus de prédiction du cerveau. Ils proposent des mécanismes plausibles, sans constituer une théorie unique et démontrée.

Les familles, elles, enchaînent examens et consultations, parfois avec des avis contradictoires. Certains parents finissent par douter de la réalité des symptômes ; d’autres craignent qu’une maladie grave ait été manquée. L’enfant se retrouve pris entre des manifestations qu’il ne contrôle pas et un entourage qui en met la réalité en question.

D’où l’importance d’un diagnostic précoce, expliqué de façon claire, cohérente et respectueuse de ce que vit l’enfant.

8. Plasticité cérébrale et pronostic

Le cerveau en développement se distingue par sa plasticité : sa capacité à réorganiser ses réseaux en fonction de l’expérience et de l’apprentissage. Dans un TNF, le cerveau n’est pas lésé ; c’est le fonctionnement de certains processus — attentes perceptives, attention, contrôle moteur — qui est perturbé. Si ces processus peuvent être modifiés par la rééducation, l’ajustement attentionnel et la psychothérapie, une récupération devient envisageable. La plasticité ne la garantit pas pour autant.

Les données de pronostic sont encourageantes mais hétérogènes. Selon la revue de Vassilopoulos et collaborateurs (2022), 63 à 95 % des enfants traités dans des programmes pédiatriques spécialisés obtiennent une résolution complète des symptômes. Ces chiffres concernent toutefois des populations sélectionnées, prises en charge dans des centres experts.

Dans l’étude écossaise, 49 % des 75 enfants suivis allaient mieux ou n’avaient plus de symptômes après une médiane de 15 mois, sans qu’aucun facteur pronostique ne soit identifié. Les auteurs qualifient eux-mêmes ce pronostic de moins favorable que dans d’autres études.

Le pronostic des TNF pédiatriques n’est donc pas uniformément favorable. Il dépend vraisemblablement de la nature et de l’ancienneté des symptômes, des affections associées, de l’accès aux soins et de la prise en charge proposée.

9. Quelle prise en charge ?

La prise en charge commence dès l’évaluation. Vassilopoulos et collaborateurs la décrivent comme une suite de tâches : poser le diagnostic, établir une relation où l’enfant et sa famille se sentent entendus et respectés, leur expliquer le diagnostic, puis organiser les soins. L’équipe de Kozlowska (Harvard Review of Psychiatry, 2023) va plus loin : les échanges cliniques de l’évaluation constituent déjà, en eux-mêmes, une intervention thérapeutique. L’annonce n’est donc pas une formalité ; c’est souvent d’elle que dépend l’engagement de l’enfant et de sa famille dans les soins.

Les approches actuelles sont coordonnées et tiennent compte des dimensions neurologiques, psychologiques, familiales et scolaires. L’objectif n’est pas seulement la disparition des symptômes, mais le retour progressif aux capacités fonctionnelles et à l’autonomie.

La revue systématique d’Al-Beltagi et collaborateurs (2025) plaide pour ces démarches interdisciplinaires et pour une meilleure standardisation des protocoles diagnostiques et thérapeutiques.

10. Les TNF sont-ils vraiment moins fréquents chez l’enfant ?

L’incidence diagnostiquée est généralement plus faible chez l’enfant que dans la population générale. Cela ne prouve pas que l’écart reflète la fréquence réelle.

Trois facteurs peuvent le creuser :

La hausse des incidences rapportées récemment peut traduire une meilleure reconnaissance, des variations réelles, ou les deux. Rien ne permet en revanche d’affirmer que les TNF sont aussi fréquents chez l’enfant que chez l’adulte.

La vraie question n’est donc pas de savoir combien d’enfants reçoivent aujourd’hui un diagnostic de TNF, mais combien en présenteraient les caractéristiques si le repérage était systématique, harmonisé et adapté au développement.

Conclusion — Reconnaître sans psychologiser, diagnostiquer sans exclure

Les TNF de l’enfant interrogent notre manière de penser les liens entre cerveau, corps et expérience subjective. Ils rappellent qu’un fonctionnement neurologique peut être perturbé sans lésion visible, et qu’un examen normal ne signifie pas l’absence de maladie. Ils montrent aussi les limites d’une opposition trop simple entre neurologique et psychologique.

Le défi clinique est de reconnaître des manifestations neurologiques authentiques sans leur prêter trop vite une origine psychogène, tout en tenant compte des mécanismes émotionnels, attentionnels et relationnels qui pèsent sur leur évolution. Chez l’enfant, dont le cerveau, la pensée et l’image de soi sont encore en construction, cette exigence est d’autant plus forte.

Un diagnostic juste n’est pas qu’une étape médicale. Il change la manière dont l’enfant comprend son corps, dont sa famille lit ses symptômes et dont les professionnels organisent l’accompagnement. L’enjeu dépasse les statistiques : il s’agit d’éviter l’errance diagnostique et d’ouvrir à davantage d’enfants l’accès à une prise en charge adaptée.

Un trouble mal identifié n’est pas un trouble inexistant. Mais la possibilité d’un sous-diagnostic n’autorise pas davantage à poser un diagnostic sans signes cliniques positifs. C’est dans cet équilibre entre rigueur neurologique, connaissance du développement et compréhension psychologique que la reconnaissance des TNF pédiatriques peut progresser.

Références

  1. Finkelstein, S. A., Diamond, C., Carson, A. & Stone, J. (2025). Incidence and prevalence of functional neurological disorder: a systematic review. Journal of Neurology, Neurosurgery & Psychiatry, 96(4), 383–395. doi:10.1136/jnnp-2024-334767
  2. Yong, K. et al. (2023). Functional neurological disorder in children and young people: incidence, clinical features, and prognosis. Developmental Medicine & Child Neurology. doi:10.1111/dmcn.15538
  3. Kozlowska, K., Nunn, K. P., Rose, D. et al. (2007). Conversion disorder in Australian pediatric practice. Journal of the American Academy of Child & Adolescent Psychiatry, 46(1), 68–75. doi:10.1097/01.chi.0000242235.83140.1f
  4. Ani, C. et al. (2013). Incidence and 12-month outcome of non-transient childhood conversion disorder in the UK and Ireland. British Journal of Psychiatry. Lire la publication
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  7. Vassilopoulos, A., Mohammad, S., Dure, L., Kozlowska, K. & Fobian, A. D. (2022). Treatment approaches for functional neurological disorders in children. Current Treatment Options in Neurology, 24(2), 77–97. doi:10.1007/s11940-022-00708-5
  8. Kozlowska, K. et al. (2023). Evidence-based mind-body interventions for children and adolescents with functional neurological disorder. Harvard Review of Psychiatry, 31(2), 60–82. doi:10.1097/HRP.0000000000000358
  9. Fobian, A. D., Long, D. M. & Szaflarski, J. P. (2020). Retraining and control therapy for pediatric psychogenic non-epileptic seizures. Annals of Clinical and Translational Neurology. Lire la publication
  10. Al-Beltagi, M. et al. (2025). Unraveling functional neurological disorder in pediatric populations: a systematic review of diagnosis, treatment, and outcomes. World Journal of Clinical Pediatrics, 14(3), 105290.

Article d’information scientifique destiné aux professionnels de santé, aux familles et aux personnes intéressées par les neurosciences et la psychologie clinique. Les données épidémiologiques sont des estimations issues de populations étudiées et ne constituent pas des critères diagnostiques individuels.

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