Le silence des enfants abusés

Les mauvais secrets font le malheur des enfants. De nombreux enfants développent une culpabilité assassine, pour leur participation active ou passive à cette maltraitance.

Gina 8 ans pénétrait dans le salon, lorsque tonton confortablement installé, l’invitait à venir s’asseoir sur ses genoux. Sa maman dont la foi en son frère, était telle une créance aveugle, reposait sur l’autre extrémité du canapé. Elle semblait absorbée par sa série télévisée préférée. Tonton, qui après avoir pris soin de dérouler la couverture sur sa petite nièce protégée, pouvait s’adonner à son jeu favori, des papouilles en bas du ventre. Gina prise dans les tourments de l’ambivalence, était tant l’objet d’une lutte entre sentiments d’excitation, de plaisir, de honte et de dégoût, que de celui d’un oncle, dont le doigté semblait performer, au fil des jours qu’il s’exerçait à tournoyer dans les dessous de sa nièce. Gina luttait pour ôter cette main, mais la plupart du temps se résignait jusqu’à ce que tonton la retire de lui-même.

Albertine était souvent invitée par son grand-père. Il excitait l’appétit de sa petite fille de neuf ans, en lui brandissant l’idée de lui offrir une surprise, à la condition qu’elle soit gentille avec lui. Albertine ne faisait qu’acquiescer par honte de s’y opposer. Toutefois, pour son grand-père, cela allait bien au-delà de la simple allégeance à sa propre autorité, pour se conformer à la jouissance de sa majesté. Comme dans la plupart des cas, les abus sexuels sur enfant ne sont pas commis de force, mais par l’entremise d’une pression stimulante. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, ils laissent peu souvent apparaître l’empreinte ostensible d’une violence physique. Ils sont précédés d’une tentative de séduction comme le loup, qui avant de dévorer le petit chaperon rouge, le subornait. Ces petites filles plongées au cœur d’une expérience sexuelle précoce, sont fréquemment confrontées tant à une excitation, qu’à un dégout qu’une culpabilité d’avoir ressenti un plaisir. L’angoisse située à la confluence de ces sentiments et de ces émotions, va s’inscrire dans la mémoire du sujet qui se répandra comme une trainée de poudre, tout le temps qu’elle n’aura pas été traitée.

L’enfant abusé se terre souvent dans un silence assourdissant, qu’il peut observer des années durant. Ainsi Brenda, sexuellement abusée par les différents partenaires de sa mère depuis l’âge de cinq ans, ne confessera son vécu traumatique que sept années plus tard, auprès des services de l’enfance, qui, alertés, avaient pris soin de la retirer à celle-ci.

Philippe, enfant de cœur à l’âge de 11 ans, était initié au secret par le Père Fracas, lorsque ce dernier qui après l’avoir sexuellement molesté, lui demandait de taire les choses, d’abord parce qu’il ne serait pas cru s’il les ébruitait, mais que de son silence dépendrait le maintien de son service dans la maison de Dieu. Et quel service ! Au nom du père qui le menaçait ? Philippe rencontrait à partir de cet épisode des troubles du sommeil et commençait à souffrir d’énurésie.

Alison, comprenait après 30 années de passées, que son trouble de la personnalité était dû à ce que lui faisait subir précocement son voisin lorsqu’il l’entraînait dans la cave de l’immeuble pour lui faire partager ses ébats. Elle s’était muselée depuis l’âge de 10 ans, sous la menace de son bourreau, se sentant honteuse et coupable, de ce que ce jeune de 20 ans lui faisait subir. 

Les agressions sexuelles sont souvent soumises à la règle du secret. L’enfant est sommé par l’agresseur de se taire sous peine de sanctions violentes, telles que celles de s’en prendre à sa famille ou à lui-même, mais également en lui martelant qu’il ne serait pas crédible et probablement pris pour fou ou manipulateur.

L’agresseur revêt souvent un masque à deux faces répondant à une double attitude circonstanciée : celle du méchant et celle du gentil. Ainsi, s’ensuit après la verbalisation de la menace, l’expression gentille et encourageante en disant à l’enfant que « tout ira bien si rien ne filtre’’.

De nombreux enfants développent une culpabilité pour leur participation active ou passive à cette maltraitance. Ce sentiment est fréquemment conditionné par l’agresseur en blâmant l’enfant pour ses abus.

L’entourage familiale proche de l’enfant peut être envahi par une forme d’impuissance ou peut ne pas réagir de façon idoine à ce que l’enfant tente de faire passer, cela renforcera chez lui une tendance à garder le secret et à faire preuve de déni.

Le diagnostic de l’abus sexuel chez l’enfant ne repose pas sur l’exclusivité de signes physiques, mais principalement sur une verbalisation juxtaposée à des conditions physiques, mais également à des comportements particuliers et sexuels.

Les troubles du sommeil, les cauchemars, les éclats de colère, la peur de s’adresser aux adultes masculins, des symptômes d’hystérie, de conversion, d’agressivité, de retrait social, de craintes excessives, des baisses de performances scolaires, des changement d’humeurs, des symptômes de dépression, de fugue, d’automutilations, de tentative de suicide, de délinquance, d’abus de drogue ou d’alcool. Les attitudes régressives telles que l’énurésie, l’encoprésie, la perte d’appétit perte ou le gain de charge pondérale, les infections urinaires récidivantes, les symptômes psychosomatiques persistants, des symptômes au niveau de la vulve, du vagin ou de l’anus chez la fille, et enfin des symptômes au niveau du pénis ou de l’anus chez le garçon. Les comportements relevant du registre sexualisé sont : masturbation excessive, comportement séducteur, connaissance sexuelle et ou langage sexualisé, préoccupations sexuelles excessives, jeux sexualisés, organes sexuels représentés dans les dessins, abus sexuel d’un enfant plus jeune et prostitution. L’enfant se sentant en insécurité après un abus sexuel peut adopter un timbre de voix de bébé et/ou de son vocabulaire

De la posture de l’environnement familial, dépendront les capacités de l’enfant à briser le silence.

Ainsi la présence d’une niche affective aimante, encadrante et stimulante autour de l’enfant favorisera chez l’enfant, d’une part, la verbalisation du récit anecdotique lié à un épisode douloureux, tel qu’un abus sexuel, une violence physique, et psychologique, d’autre part, permettra le rapprochement avec d’autres personnes victimes du même genre pour partager ce traumatisme. L’effet de groupe dans ce genre de situation, possède parfois des vertus lénifiantes, permettant aux victimes de se sentir moins seules donc moins marginalisées, mieux comprises pour surmonter plus facilement cette épreuve. A contrario, garder le secret, fait naturellement le jeu de l’agresseur, mais au-delà, c’est intensifier la détresse de l’enfant qui finit par ancrer des croyances dont le fait que nul ne le croit ni ne le comprend et par conséquent que personne n’est en mesure de l’aider.  Il est des secrets qui font le malheur.

Néanmoins, les parents confrontés à de telles situations, sont appelés à gérer leurs émotions propres afin que leurs réactions n’amplifient pas la détresse de l’enfant victime[1]. Ces parents se sentent le plus souvent coupables de ce qui est arrivé à l’enfant, se reprochant de n’avoir pas été suffisamment à l’écoute pour prévenir une telle chose. Envahis par un sentiment d’insécurité, ils redoutent qu’un tel évènement ne se réitère dans l’avenir et de fait se sentent dans l’incapacité de rassurer l’enfant. Ils éprouvent également une sorte de rage contre l’auteur des faits.

Face à une telle montée en puissance de la charge émotionnelle, certains parents ne tiendront pas le coup et développeront des symptômes dépressifs voir un syndrome de stress post traumatique (SSPT) qui vont impacter sur la qualité de la relation avec l’enfant victime, mais aussi, avec l’ensemble de la fratrie si elle existe et enfin avec le conjoint. [2] Les expériences traumatiques, dont les abus sexuels, peuvent entacher la qualité de la relation d’attachement aux parents en devenant désorganisée et insécurisante. Le parent en souffrance, sera moins prompt à prodiguer le soin et ou l’attention nécessaires aux enfants. Dans la mesure ou le soin possède des vertus protectrices vis-à-vis de l’enfant, sa carence va opérer à une modification épigénétique et une modification du fonctionnement de l’axe hypothalamo-hypophysaire surrénalien, pouvant nourrir davantage l’état dépressif de l’enfant déjà traumatisé[3] et éventuellement d’autres membres de la fratrie.

Il a été observé que chez le parent[4], doté de peu capacités d’adaptation conjuguées à des préoccupations concernant le développement sexuel  de leur enfant, que dans 20% des cas, cela pouvait occasionner des difficultés chez l’enfant.

Il existe des facteurs aggravants de l’abus sexuel à court, moyen et long terme. Ils peuvent être de nature physique, émotionnelle, intellectuelle et sociale. L’enfant abusé se retrouve propulsé dans un monde adulte, mais démuni par le manque d’instruments cognitifs et adaptatifs. Sa vision du monde change. La confiance en l’autre s’écorne et la capacité à aimer s’étiole. L’attachement à l’autre revêt une forme binaire : soit il devient aveugle et l’individu déchante aussi vite qu’il ne s’est attaché, soit il est empreint de haine et l’autre ne bénéficie d’aucune empathie ni de compassion. La confiance en soi décline et le sujet se sent incapable de faire face aux choses et d’œuvrer pour ce qui lui est utile. Le vocable d’effort rime avec obligation et avec énergie, autant dire qu’il inspire l’indignation. Julien déclarait lors d’une séance :’’Je hais ce mot (effort). ‘’Je n’arrive à rien faire et je ne veux rien faire… Peu m’importe mon avenir, de toute façon je préfère mourir…’’.

Grandir, devient synonyme d’affrontement des responsabilités c’est-à-dire source d’angoisse pour qui se sent insécurisé. L’enfant abusé, n’est plus capable de se projeter dans le monde adulte, car il le juge hostile. Il préfère demeurer dans sa bulle et qu’on s’occupe de lui. Lorsque la victime grandit sans s’être fait traiter, elle conserve cette vision du monde et se sent prisonnière de l’enfant en elle, apeurée par la sphère environnante qu’elle se représente comme énigmatique et malveillante.

La personne est souvent esseulée et redoute autant la compagnie de l’autre qu’elle ne la réclame. Elle aura une préférence pour une amitié unique dont elle exigera une forme d’exclusivité. Les amis de son ami(e) sont ses ennemis, car elle conçoit une amitié comme une main mise sur la personne avec laquelle elle a tissé un lien. Elle a besoin d’investir l’autre pour qu’il lui appartienne. Dans la mesure où l’amitié envers elle n’est pas exclusive elle éprouvera rapidement un sentiment de rejet et cela lui rappellera en même temps d’un côté que l’individu n’est pas digne de confiance, de l’autre, qu’elle ne se sent pas digne d’être aimée.

À court terme, les enfants abusés peuvent développer un stress post-traumatique, des problèmes de sexualité ou de comportement sexuel, des symptômes dissociatifs, des plaintes psychosomatiques, des problèmes émotionnels, des angoisses et des troubles du sommeil [5]. À moyen terme, dans les deux à quatre années qui suivent l’épisode de maltraitance, 50% des enfants victimes redoutent une récidive de la part leur auteur, tandis qu’environ 25%, présentent toujours des symptômes graves du SSPT[6]. À long terme, les enfants victimes d’abus sexuels sont trois fois plus exposés au risque de développer des problèmes de santé mentale et physique que les enfants n’ayant jamais subi d’abus. [7]

Des recherches ont montré que les expériences traumatisantes et stressantes de l’enfance peuvent entraîner des années plus tard, des problèmes de santé chroniques, notamment les maladies cardiovasculaires, l’obésité et le diabète [8].

L’abus sexuel chez l’enfant n’est pas simple à déceler. Il trouve une réprobation dans un certain nombre pays, qui la manifeste par la mise en place d’un arsenal juridique pour le faire condamner. Cependant, la réparation de ce préjudice par la voie judiciaire, n’épargne pas des conséquences à court, moyen et long terme. Plus la victime de l’abus sexuel sortira rapidement de son silence et sera traitée, plus elle multipliera les chances de s’en sortir et pourra vivre une vie ‘’normale’’.  L’entourage y sera pour beaucoup quant à la capacité de l’enfant à rebondir.

Aider l’enfant, c’est l’entourer sans l’étouffer, c’est lui prodiguer le soin dont il a besoin et qui est fonction de sa propre personnalité et non celle du parent, c’est enfin lui apprendre à accéder à l’autonomie.


[1] Van Bakel HJA, Riksen-Walraven JM: Parenting and development of one-year-olds: links with parental, contextual, and child characteristics. Child Dev. 2002

[2] Wind TW, Silvern L: Parenting and family stress as mediators of the long-term effects of child-abuse. Child Abuse Negl. 1994, 18: 439-453.

[3] Cornelis MC, Nugent NR, Amstadter AB, Koenen KC: Genetics of post-traumatic stress disorder: review and recommendations for genome-wide association studies.

[4] Wind TW, Silvern L: Parenting and family stress as mediators of the long-term effects of child-abuse. Child Abuse Negl. 1994, 18: 439-453

[5] Beitchman JH, Zucker KJ, Hood JE, DaCosta GA, Akman D: A review of the short-term effects of child sexual abuse. Child Abuse Negl. 1991, 15: 537-556

[6] Dyb G, Holen A, Steinberg AM, Rodriguez N, Pynoos RS: Alleged sexual abuse at a day care center: impact on parents. Child Abuse Negl. 2003, 27: 939-950

[7] Dyb G, Holen A, Steinberg AM, Rodriguez N, Pynoos RS: Alleged sexual abuse at a day care center: impact on parents. Child Abuse Negl. 2003, 27: 939-950

[8] Felitti VJ: The relationship of adverse childhood experiences to adult health: turning gold into lead. Psychosom Med Psychother. 2002, 48: 359-369

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