L’onanisme compulsif : une pathologie silencieuse
Historiquement, l’onanisme compulsif a été rangé parmi les « troubles apparentés aux paraphilies » décrits par le psychiatre américain Martin Kafka (Kafka & Hennen, 2003) : non pas des intérêts sexuels atypiques, comme les paraphilies, mais une hypersexualité portant sur des pratiques conventionnelles. Aujourd’hui, la CIM-11 de l’OMS le décrit comme un trouble du comportement sexuel compulsif (voir plus bas).
Le vocable d’onanisme renvoie à un épisode biblique, dans lequel Onan, fils de Juda (Genèse 38, 9), préfère répandre sa semence sur le sol plutôt que de féconder la femme de son frère mort et de lui assurer une descendance : « Onan savait que cette postérité ne serait pas la sienne ; et lorsqu’il approcha la femme de son frère, il détruisait à terre (la semence), afin de ne pas donner de postérité à son frère. » Il s’agit par conséquent, selon la Bible, d’un acte d’émission vaine de la semence, pouvant renvoyer à l’idée d’un acte d’autoérotisme, conduisant à une émission séminale non procréative.
La compulsion du geste se fonde sur un prurit d’autosatisfaction, entretenu par un isolement prolongé et par l’usage de matériels pornographiques, tels que les photos, les films, les vidéos, les conversations téléphoniques érotiques, avec parfois une consommation de drogues et d’alcool. Cela concerne les deux sexes, des adolescents jusqu’aux adultes cinquantenaires. Bien qu’il soit compliqué d’élaborer un profil type, on estime toutefois que les taux d’usage sont plus élevés chez les hommes que chez les femmes.
Selon les enquêtes de Kinsey (Sexual Behavior in the Human Male, 1948, et Sexual Behavior in the Human Female, 1953), la plupart des garçons avaient entendu parler de la masturbation avant de la pratiquer, à l’inverse des femmes, qui la découvraient le plus souvent seules, sans même savoir que d’autres la pratiquaient.
Malgré l’époque et sa libération des mœurs, notamment en matière de sexualité, la masturbation compulsive se vit d’abord dans le déni, puis dans la honte. C’est ce qui explique la difficulté à se rapprocher d’un professionnel pour requérir son aide. Après une première prise de conscience se développe une honte liée au « qu’en-dira-t-on », qui fera que l’usager en question consultera pour des questions d’anxiété ou de dépression avant de révéler son addiction. Par conséquent, de très longues périodes peuvent s’écouler avant de demander de l’aide, car la perspective du regard de l’autre le fige dans son action. Il demeure longtemps terré dans un repli sur soi, d’autant plus renforcé qu’il ne subit aucune conséquence apparente.
Il arrive qu’il ou elle se fasse surprendre en flagrant délit par un parent ou un conjoint. La plupart de ces témoins se sentent déstabilisés par ce qu’ils observent et manifestent une sidération, une honte et/ou une colère. Bien souvent, l’auteur du geste est pris pour quelqu’un de mentalement instable, qu’on invite vigoureusement à se faire soigner.
L’expérience d’Alex et de Cynthia
Les usagers de l’onanisme compulsif ont des comportements qui diffèrent les uns des autres. Certains ont une pratique quotidienne, d’une à quinze fois par jour, voire davantage. D’autres suivent une routine journalière. Lisons les cas suivants.
Alex, 38 ans, raconte : « J’avais un énorme déni vis-à-vis de ces expériences masturbatoires. Je ne m’imaginais pas qu’elles étaient compulsives. Cela faisait partie de mes rituels quotidiens, au même titre qu’une douche ou qu’un dîner. C’était devenu pour moi un acte banal et machinal. J’étais loin de m’imaginer que cela pouvait interférer dans mes tentatives de relations intimes ou au niveau de mon estime de moi-même en tant qu’homme. La chose était parfaitement réglée : chaque matin, sous la douche, je me masturbais, et chaque soir devant un film pornographique ; cela m’aidait à me détendre. Ça a duré près de 25 ans. »
Alex n’est pas venu consulter pour des problèmes d’onanisme compulsif, mais pour quelque chose qui semble à première vue plus banal, et surtout plus dicible : tenter de réguler son hypersexualité (préoccupation excessive pour des fantasmes et des comportements sexuels, et multiplication des partenaires), afin de pouvoir s’engager dans une relation sérieuse avec une seule partenaire, voire fonder une famille avec elle. Ce dont il s’était jusqu’alors montré incapable.
Ce n’est qu’après que nous lui avons posé frontalement la question qu’il s’est mis à exposer son addiction masturbatoire comme une préoccupation.
Cynthia, 44 ans, témoigne : « L’angoisse me prend au réveil, je suis alors incapable de sortir du lit. Il me faut la calmer pour trouver la force de me lever. Je n’y arrive qu’après m’être masturbée. Ensuite, en prenant mon café, je me mets à penser à ce que je vais faire de ma matinée. Je suis seule. Mon mari est à son boulot. Ensuite, je m’arrête de penser et, tel un robot, je vais sous la douche et machinalement je me masturbe. Je recommence plusieurs fois après être sortie de la douche et avant d’aller travailler. J’aimerais que tout cela cesse. Je n’y arrive pas ! Je déteste ce que je fais, je me dégoûte. J’aimerais ne plus rien ressentir. Des fois, je m’introduis des glaçons dans le vagin. La douleur est si intense que je suis obligée de m’interrompre… L’après-midi, lorsque je suis au travail, je prends deux pauses d’environ 10 à 15 minutes pour me masturber aux toilettes. Le soir, je recommence sous la douche. Mon mari m’a un jour surprise et ça l’a excité. Mais moi, ça me dégoûtait. Je ne voulais même pas qu’il me touche. J’attendais qu’il s’endorme pour recommencer avant de fermer les yeux à mon tour. Je ne sais pas pourquoi je fais ça, parce que je n’éprouve pas vraiment de plaisir, mais ça me calme depuis l’âge de 10 ans. »
À la différence d’Alex, Cynthia se masturbe systématiquement lorsqu’elle y pense, en plus de ses rituels du matin et du soir. Mais cette pensée l’obsède tant qu’elle occupe une grande partie de son agenda. Comme elle l’indique, sa pratique a une vertu sédative qui sert à conjurer son angoisse. Bien qu’elle ait un époux, elle se sent seule et sans but. Le jour où elle s’est fait surprendre par son mari, il aurait fallu qu’il tente de l’aider à comprendre son geste, plutôt que de le percevoir comme une invitation à consommer.
L’usager compulsif de l’onanisme répond à des déclencheurs internes, combinés à des stimuli identifiables. Cette attitude fait que la personne passe de nombreuses heures, voire des jours, enfermée seule face à son ordinateur, ou au téléphone avec des inconnus en compagnie desquels elle ressent une excitation. Ce, avec ou sans consommation d’alcool ou de stupéfiants.
À force de gestes répétés, cela entraîne parfois des lésions génitales. Bien que les blessures et la douleur ne constituent pas leur but premier, les lésions subies ne freinent pas pour autant les gestes, qui persistent quitte à aggraver les blessures.
La persistance de l’acte d’autosatisfaction en dépit des blessures dénote une forme d’automutilation. Les personnes décrivent un sentiment de dissociation et de dépersonnalisation. La recherche de la douleur et des blessures par la répétition, chez les hommes comme chez les femmes, mais aussi par l’introduction d’objets (chez la femme), produit un état d’excitation paroxystique, immédiatement suivi d’un engourdissement en même temps que d’un bien-être.
Quels symptômes caractérisent l’autoérotisme compulsif ?
La pratique régulière de l’onanisme n’est pas en soi synonyme de problème. En revanche, la perte de contrôle sur la fréquence et le temps passé, et la focalisation sur des représentations sexuelles, caractérisent la forme compulsive. Voici les symptômes qui interrogent sur cette dépendance :
- Le temps long de l’exercice masturbatoire
- L’onanisme prolongé et récurrent finit par empiéter sur la vie personnelle ou professionnelle, avec des conséquences néfastes
- L’exercice masturbatoire passe avant toutes les autres activités
- La masturbation en public ou dans des lieux publics
- Une pratique sans désir ni nécessité
- Une pratique pour conjurer les émotions négatives et se donner du courage
- Un sentiment de culpabilité pendant ou après l’acte, à interpréter avec prudence : la culpabilité seule ne signe pas un trouble (voir ci-dessous)
- L’idée est souvent présente à l’esprit
- Une incapacité à se contrôler, même face à des impératifs. L’individu s’isole mentalement pour faire passer l’acte masturbatoire avant le reste. Il se sent dans l’incapacité de faire autre chose. Il agit par compulsion, en se disant : « je dois le faire ».
L’onanisme compulsif est-il une maladie ? Ce qu’en dit la CIM-11
Depuis 2022, la Classification internationale des maladies de l’OMS (CIM-11) reconnaît un trouble du comportement sexuel compulsif (code 6C72), classé parmi les troubles du contrôle des impulsions, et non parmi les paraphilies ni les addictions (Kraus et al., 2018). Le DSM-5 américain, lui, n’a pas retenu de diagnostic équivalent. L’onanisme compulsif en est l’une des formes.
Le diagnostic ne repose ni sur une fréquence ni sur le caractère moral de la pratique, mais sur un ensemble d’éléments :
- l’échec persistant à contrôler des impulsions ou des envies sexuelles intenses et répétitives ;
- un comportement devenu central, au point de négliger sa santé, ses autres intérêts ou ses responsabilités ;
- de nombreux efforts infructueux pour le réduire ;
- sa poursuite malgré des conséquences négatives, ou alors qu’il n’apporte plus guère de satisfaction ;
- une durée prolongée, par exemple six mois ou plus ;
- une souffrance marquée ou une altération significative de la vie personnelle, familiale, sociale ou professionnelle.
Un point est essentiel : la CIM-11 précise qu’une détresse entièrement liée à des jugements moraux, ou à la désapprobation de ses propres désirs et comportements, ne suffit pas à poser ce diagnostic. Se sentir coupable de se masturber, par conviction religieuse ou par éducation, ne fait donc pas de quelqu’un un malade. Cette culpabilité peut être douloureuse et mérite d’être entendue en consultation, mais elle relève d’un conflit entre ses valeurs et ses actes, qui se travaille autrement qu’un trouble du contrôle des impulsions.
Le terme d’« addiction sexuelle », courant en clinique et employé dans cet article, n’est donc pas celui de la classification officielle ; le débat entre les deux modèles reste ouvert.
Quelles pourraient être les causes ?
Il n’en existe pas une seule, mais une conjonction de facteurs pouvant conduire à cette addiction.
Sur le plan psychologique, l’onanisme compulsif s’associe souvent à d’autres troubles : dépression et troubles anxieux, trouble bipolaire, TDAH, addictions, trouble de la personnalité limite, parfois un TOC (Fuss et al., 2019). Les repérer importe, car ils orientent la prise en charge.
Sur le plan neurobiologique, le circuit de la récompense est rapidement activé et produit la satisfaction recherchée ; l’accès à la pornographie, à portée de clic, favorise cette jouissance immédiate.
Sur le plan social et affectif, on retrouve souvent une faible estime de soi, une insécurité familiale et/ou environnementale, des difficultés à réguler ses émotions, parfois un abus sexuel.
L’explosion de la pornographie sur Internet a accru une pratique compulsive de l’onanisme, d’abord chez les plus vulnérables, mais pas uniquement : le nombre de ceux qui développent cette addiction sans en avoir connu d’autres est en hausse, mais le silence est conservé et peu d’entre eux osent se confier.
Conséquences
La persistance de l’acte masturbatoire peut porter préjudice au partage de l’intimité, surtout si des difficultés relationnelles sont préexistantes.
L’homme peut rencontrer une absence de désir en présence de sa partenaire, qui, à force, entraîne une baisse de l’estime de lui-même. Lorsque l’un attend et que l’autre ne parvient pas à répondre, celui qui est en demande en vient à douter temporairement de sa désirabilité, tandis que l’autre commence à ressentir une forme d’impuissance qui atteint sa capacité à éprouver du désir. Cela vaut pour les deux sexes.
Chez la femme, l’usage excessif de supports pornographiques et/ou de conversations érotiques avec différents interlocuteurs engendre fréquemment des conditionnements à des stimuli visuels et/ou auditifs. Cela pourrait la conduire à multiplier les partenaires, ou engendrer des troubles du désir et/ou de l’orgasme.
L’adolescent(e) peut y avoir recours pour s’apaiser dans les moments de tension ou se donner du courage face à une image de soi écornée. C’est là le piège : cette décharge apaise des manques imaginaires bien plus qu’elle ne répond aux difficultés rencontrées dans la réalité.
Comment en parler ?
Si vous êtes aux prises avec une dépendance à l’onanisme, sachez que bon nombre de femmes et d’hommes partagent cette préoccupation.
La plupart de ceux qui viennent consulter n’abordent le sujet qu’au travers de l’angoisse ou de la dépression. Toutefois, la parole se libérant de plus en plus, on rencontre des personnes qui entrent dans le vif du sujet sans fard.
Pour en parler, mieux vaut se concentrer sur l’importance de traiter son mal-être que sur le regard de l’autre, qui en réalité n’est présent que pour aider et non pour juger.
Chez l’adolescent, une masturbation fréquente est le plus souvent normale : ce sont la perte de contrôle, la souffrance et le retentissement sur la vie qui doivent alerter, pas la fréquence.
Le parent confronté à l’addiction de son adolescent doit se montrer empathique, en accueillant ce qui est dit plutôt qu’en condamnant, car l’adolescent se sent déjà honteux et coupable. Il convient de ne pas aggraver ce sentiment, puis d’inviter l’adolescent(e) à consulter pour éviter que le problème ne perdure en s’aggravant.
Le parent peut aussi, dans un premier temps, contacter un professionnel pour l’aider à trouver la bonne formule, qui susciterait chez l’adolescent le désir de se faire aider.
Pour distinguer une pratique ordinaire d’une pratique compulsive, voir aussi : Masturbation : quand devient-elle compulsive ?
Vous vous reconnaissez dans ces lignes ?
J’accompagne, y compris en téléconsultation, les personnes en difficulté avec une sexualité compulsive, dans un cadre confidentiel et sans jugement.
Références
- Fuss, J., Briken, P., Stein, D. J., & Lochner, C. (2019). Compulsive sexual behavior disorder in obsessive–compulsive disorder: Prevalence and associated comorbidity. Journal of Behavioral Addictions, 8(2), 242–248. https://doi.org/10.1556/2006.8.2019.23
- Kafka, M. P., & Hennen, J. (2003). Hypersexual desire in males: Are males with paraphilias different from males with paraphilia-related disorders? Sexual Abuse: A Journal of Research and Treatment, 15, 307–321. https://doi.org/10.1023/A:1025000227956
- Kinsey, A. C., Pomeroy, W. B., & Martin, C. E. (1948). Sexual Behavior in the Human Male. W. B. Saunders.
- Kinsey, A. C., Pomeroy, W. B., Martin, C. E., & Gebhard, P. H. (1953). Sexual Behavior in the Human Female. W. B. Saunders.
- Kraus, S. W., Krueger, R. B., Briken, P., First, M. B., Stein, D. J., Kaplan, M. S., Voon, V., Abdo, C. H. N., Grant, J. E., Atalla, E., & Reed, G. M. (2018). Compulsive sexual behaviour disorder in the ICD-11. World Psychiatry, 17(1), 109–110. https://doi.org/10.1002/wps.20499
- Organisation mondiale de la santé. (2026). CIM-11 pour les statistiques de mortalité et de morbidité, 6C72 Trouble du comportement sexuel compulsif. https://icd.who.int/browse/2026-01/mms/fr#1630268048